25.11.2008

Tremblement de terre

 

Le 25 novembre 1988, à 18h46, l’est du Canada enregistrait son plus important séisme en 60 ans, un tremblement de terre de magnitude 5,9 sur l’échelle Richter allait semer l’émoi chez plusieurs résidents du Québec. Son épicentre était situé à 50 kilomètres au sud de Chicoutimi, mais fut ressenti à plus 2000 kilomètres jusqu’à Montréal et Washington.

Voilà ce que rapporte le journal Le Soleil d’aujourd’hui, vingt ans plus tard jour pour jour.

 

Souvenir

Je me souviens de cet événement comme s’il était arrivé hier. Des détails sont inscrits dans ma mémoire auditive, visuelle et émotive tant le choc fut grand pour Claude et moi.

La veille une secousse brève nous avait réveillés au cœur de la nuit. Premier signe avant-coureur. La pleine magnitude du séisme est survenue quinze heures plus tard.

Je suis à peindre dans mon atelier au sous-sol de notre maison à Jonquière lorsque j’entends un grondement sourd. Surréaliste, cela ressemble aux roulements des tanks soviétiques entrant à Prague dans le film l’insoutenable légèreté de l’être que je viens de voir au cinéma.

Les secousses augmentent sous mes pieds. La lumière s’éteint. Claude me crie de monter. Alors qu’à quatre pattes j’escalade l’escalier, j’entends le tintamarre de la vaisselle qui tombe des armoires. Nous nous retrouvons rapidement dehors dans le jardin. Nous sommes là enlacés. Je crains que la terre s’ouvre devant nous pour nous engloutir comme dans une scène apocalyptique.

Fin des secousses. Atmosphère étrange. Odeur de souffre.

 

Dans la rue

Machinalement nous allons dans la rue obscure en silence. Une femme affolée court et crie :  Fernand, Fernand! Où es-tu Fernand? Nous apprenons que le Fernand dès les premières secousses est sorti de la maison, a sauté dans son auto et a déguerpi.

Un voisin dit :  Chez moi, la cheminée s’est effondrée avec fracas par l’intérieur et ma femme est sous le choc. Un autre arrive en camionnette et demande tout bonnement depuis quand l’électricité est en panne. En roulant il n’a rien senti.

Des voix inaudibles nous parviennent de-ci de-là. Progressivement les gens rentrent chez eux. Nous faisons de même.

Le premier regard de Claude est pour la bibliothèque. Il y était assis au début du tremblement de terre. Il se souvient avoir entendu tomber des livres. Une grande étagère à la dimension d’un mûr est déplacée de sa base et tient en équilibre précaire. Il l’a échappé belle!

Le téléphone est coupé. L’électricité aussi. La radio donne constamment des nouvelles du séisme saguenéen. Nous pensons à nos enfants de Montréal qui doivent s’inquiéter.

 

François

En fin de soirée les communications reviennent. François est le premier à nous joindre. Il s’enquière de la situation de ses parents.

— Nous allons bien et il nous semble que nous n’ayons que des bris à la bibliothèque.

— J’arrive !

Cinq heures plus tard François était à la maison avec… son coffre à outils. Ce geste d’amour filial nous a si touchés que c’est encore avec émotion que je l’évoque.

 

Épilogue

Tout compte fait, nous sommes sortis chanceux de cette aventure. D’autres au Saguenay ont subi des dommages matériels considérables et certains des séquelles psychologiques qui ont pris du temps à se résorber. Celle qui cherchait son Fernand tomba dans une psychose dont elle ne s’est jamais remise.

 

22.11.2008

Anonymus

  

Souvent dans un musée on lit près d’un tableau ancien: auteur anonyme. L’anonymat existe encore dans des temps plus nouveaux.

En 1981, je reçus la commission de peindre le portrait officiel de Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale du Québec. Monsieur Vaillancourt, député de Jonquière, connaissait mon travail et me fit confiance. Le président précédent, Clément Richard, avait été peint par Jean-Paul Lemieux. Venir après ce dernier était grand honneur pour moi.

Toute fébrile, j’accepte de relever le défi. Au surplus c’est la première fois qu’on confie pareil mandat à une femme. Forte de la crédibilité qu’on m’accorde, je me rends à Québec pour signer le contrat devant le trésorier de l’Assemblée nationale. Celui-ci semble étonné du faible montant que je demande pour mon travail.

Je crois qu’il est de bonne éthique d’exiger selon ma cote, dis-je. Je comprendrai plus tard le motif de sa réaction.

Après trois mois de travail intensif le portrait est terminé et va rejoindre ceux de ses pairs dans la galerie des présidents du Parlement du Québec.

L’incident que je veux évoquer arrive quelques années plus tard.

Richard Guay succède à Claude Vaillancourt comme président. C’est Francisco Iacurto qui réalise son portrait.

Le journaliste Normand Girard, chroniqueur parlementaire, écrit dans le Journal de Québec un article dévastateur sur les éléphants blancs de l’hôtel du parlement où il révèle certaines dépenses qu’il juge excessives. Il cite notamment les portraits réalisés par Lemieux et Iacurto. Il révèle qu’ils ont coûté respectivement 40 000$ et 30 000$. Il mentionne qu’entre les deux, une artiste de Jonquière n’a demandé que 3 000$. Et d’ajouter : le tableau a aussi fière allure…

Même si cela était tout à mon avantage, j’ai bondi en voyant qu’il nommait les artistes qu’il jugeait excessifs et taisait le nom de l’artiste raisonnable. Ma lettre interrogative envoyée au journaliste n’a reçu ni accusé de réception ni réponse.

Anonymus was a woman, a dit Virginia Woolf.


Yvonne
19 août 2008

20:11 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : femme

Bear or berry ?

 

Il fait beau en cette chaude fin d’août. La manne bleue abonde aux alentours du lac Kénogami. Marie-Paule rêve de succulents desserts aux bleuets pour sa famille.

Tout l’après-midi elle cueille les grappes juteuses et remplit sa chaudière à plein bord.

Heureuse de sa cueillette, elle est sur le chemin du retour.

Un automobiliste de langue anglaise s’arrête en disant très fort : Bear!


— No, dit-elle avec un grand sourire, BERRY!

L’anglophone insiste en pointant son doigt derrière elle:


— Bear! bear!

Notre cueilleuse tourne la tête et voit à vingt pas d’elle un ours gourmand sans doute attiré par sa chaudière. Effrayée elle détale en laissant tomber toute sa cueillette.

Adieu tarte, pouding, galettes aux bleuets!

 

20:08 Publié dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ours

Les violons

 

Année faste en émotions que l’année mille neuf cent quatre-vingt-quatorze : exposition-rétrospective de ma peinture, publication d’un livre sur mon cheminement artistique, quarantième anniversaire de notre mariage et j’en passe.

Cet automne-là l’orchestre symphonique du Saguenay organise un concert-bénéfice et demande à ses abonnés des suggestions lucratives. Claude soumit la sienne en secret au chef Jacques Clément.

La salle est pleine. Nous occupons nos places habituelles à côté d’amis assidus. Le programme varié indique qu’il y aura des surprises.

Arrive la dernière pièce avant l’intermission. L’animatrice de la soirée, Valérie Cloutier, la présente ainsi :

— La prochaine pièce que jouera l’orchestre est dédiée à une artiste qui expose actuellement en rétrospective au Centre national d’exposition à Jonquière et qui célèbre cette année son quarantième anniversaire de mariage. Son époux a commandité l’œuvre en souvenir des premiers regards échangés…Voici Pizzicato Polka de Johann Strauss.

Au fur et à mesure de la présentation je figeais d’émotion. Tout ce que j’ai su dire à Claude fut : T’es fou, t’es fou… sans bon sens… Encore une fois il me surprenait.

Il faut rappeler pour la petite histoire que Claude et moi nous sommes connus lors du spectacle du tricentenaire du lac Saint-Jean où je dansais le rôle de la ouananiche imprudente sur la musique de Pizzicato polka de Johann Strauss.

À la pause, un ami dit à Claude toute son admiration et lui de répliquer :
— Pour la séduire autrefois je jouais en solo, maintenant il me faut l’orchestre au grand complet.

Très cher Amour !

 

L'Opéra de Pékin

 

Pour remercier les Malo de leur généreux accueil à Sarasota, nous les invitons à assister au spectacle de l’Opéra de Pékin présenté en cette ville.

Laurent, alors âgé d’à peine trois ans, est assis à ma droite au théâtre. Comme nous tous, il ne comprend pas les mots et me demande constamment :

Qu’est-ce qu’il dit?

Pour ne pas le décevoir, en m’inspirant de ce que je vois sur la scène, je lui invente des dialogues plausibles.

— Le prince dit à son amoureuse qu’il l’aime.

— Et elle, qu’est-ce qu’elle dit?
— Qu’elle l’aime aussi…
— Qui est-il celui qui vient d’entrer?
— C’est un rival qui veut lui ravir sa bien-aimée.

Fanny, la grande sœur de Laurent, avertit son petit frère de ne pas déranger grand-maman.

Mais, elle est allée en Chine avec grand-papa. Elle connaît le chinois.

Belle logique de notre petit homme.

Maintenant âgé de seize ans c’est lui qui pourrait me servir de traducteur car il étudie le mandarin et… il est allé aussi en Chine.

 

Étudiante à Toronto

 

En 1981, la Galerie Cardigan-Milne de Winnipeg où je tiens une exposition prévoit des rencontres avec des journalistes, dont une entrevue à la télévision CBC.

Mes connaissances très limitées de la langue de Shakespeare se résumant à peu près à yes et no, l’entrevue fut, à mon sens, désastreuse.

Sitôt sortie des studios, ma décision était prise : je vais étudier l’anglais.

Fortuitement le Seneca College de Toronto offre des cours d’immersion anglaise en partenariat avec le Collège de Jonquière. Je m’y inscris pour la saison estivale et j’accepte la pension chez une dame charmante du nom de Barbara McKay.

Investie de mon statut d’étudiante, je vole vers Toronto laissant mon homme à sa débrouillardise pendant six semaines, bien décidée (rien de moins) à revenir bilingue.

En plus des cours au collège durant la semaine, les jours de congé me donnent des occasions de parler anglais.

C’est ainsi que dame McKay qui travaille comme bénévole à la Art Gallery of Ontario m’invite souvent à l’accompagner et je peux de ce fait rencontrer des gens et converser.

Un soir de première où tout le gratin mondain de Toronto afflue, Barbara me confie la responsabilité de distribuer l’appareil audio-guide aux visiteurs et de leur en expliquer le mode de fonctionnement. Belle occasion pour moi de pratiquer mon anglais.

Confiante en mes capacités, je m’enhardis à ajouter un peu de fantaisie à ma job. En ajustant l’appareil sur l’oreille de certains gentlemen, je les félicite, dans mon meilleur anglais, sur la beauté de cette partie de leur anatomie.

What so beautiful ear you have sir!
You thing so ? dit le quidam intimidé.

Un autre rétorque: It is the first time I receive such compliment. Thank you !

Un troisième dit à sa femme : You never told me… Is it true?

Je continue mon manège sous l’œil amusé de Barbara jusqu’à ce qu’un élégant monsieur me demande dans un français impeccable :

De quelle région de France venez-vous, madame?

Cet honorable consul de France à Toronto (il s’agissait bien de lui) m’a du coup prouvé que mon accent révélait que je n’étais pas une vraie English woman .

Je ne suis pas revenue totalement bilingue de ce séjour, mais je suis rentrée chez moi très contente d’en savoir un peu plus que lors de mon interview à la CBC de Winnipeg.


19:59 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langue

L'ennuyance

 

Je me souviens d’avoir vécu à l’adolescence des moments d’ennuyance. Par exemple, lors des retours de voyages où je laissais une vie trépidante pour retrouver une vie ordinaire… C’était l’ennui.

J’imagine que c’est ce que ressentait mon amie Louise lorsqu’avec André elle nous arrive un jour en disant :

— Comme notre vie est ennuyante, nous venons voir du monde…

Vie ennuyante ? Surprenant, quand on connaît le rythme de vie de Louise et André.

Il faut dire qu’ils venaient tout juste de terminer deux sessions en Histoire chez les ainés à l’Université Laval où André en est l’illustre professeur et Louise l’indispensable collaboratrice. Vie remplie s’il en est une.

Arrêter la cadence laisse sûrement un vide qui ressemble à l’ennui.

Louise, je connais de jeunes étudiants du troisième âge qui s’ennuient aussi après leurs passionnants cours hebdomadaires en Histoire.

 

Saint Antoine

 

La foi transporte les montagnes mais pour mon père pas toujours aussi vite qu’il l’aurait voulu.

Papa vivait sa retraite à rendre service. Ses enfants pouvaient compter sur lui pour effectuer des travaux de menuiserie voire même des rénovations importantes. Il acceptait rarement de travailler en dehors de la famille.

Un jour cependant, il reçoit une demande de la Supérieure des religieuses Antoniennes de Chicoutimi. Elle connaît sa générosité et le sollicite pour effectuer des réparations au réfectoire du couvent. C’est donc avec son coffre à outils et ses mains habiles que mon père s’amène chez les bonnes sœurs.

Dès les premiers jours son beau marteau tout neuf disparait. Il a beau chercher partout. Rien.

— Je vais vous passer celui de la communauté, dit la religieuse qui s’empresse d’aller le chercher.

Elle lui apporte un vieux marteau tout branlant dans le manche. Difficile pour mon père de travailler avec un si vieil outil.

— Demandez à saint Antoine de vous aider à retrouver le vôtre, Monsieur Tremblay. Vous n’avez qu’à lui promettre une récompense, ne serait-ce que 25 sous. Mais surtout il faut que vous ayez la foi!

Les jours passent. Toujours pas son marteau. Lassé de travailler avec l’outil de fortune des sœurs, papa va à la quincaillerie s’en acheter un autre.

À la fin des rénovations, voilà qu’en soulevant une planche, il voit son marteau là, provoquant !

— Je vous l’avais bien dit, n’est-ce pas, que saint Antoine le trouverait? Quand on a la foi, on est récompensé.

Malgré le retard à être exaucé mon père se sent obligé de remplir sa promesse. Il plonge la main dans sa poche, prend une pièce de vingt-cinq cents et la lance au fond du réfectoire dans un amas de bran de scie :

— Tu m’as laissé chercher, saint Antoine… Cherche à ton tour!

Grand éclat de rire de la supérieure qui avait le sens de l’humour…

 

Scène de ménage

 

Je ne me rappelle pas avoir vécu une scène de ménage aussi humiliante que celle-là. En fait, nous ne nous sommes jamais vraiment chicanés, Claude et moi.

Cela se passait un matin de janvier par un temps froid de vingt sous zéro. Ce matin-là, je donnais un cours à la première heure. Ma voiture, pour des raisons pratiques, avait dormi devant le garage alors que celle de Claude y avait passé la nuit bien au chaud à l’intérieur. J’étais pressée d’arriver à l’école et voilà que ma vieille Ford refuse de démarrer. Claude, en galant homme, s’habille prestement, sort de la maison et s’assoit à ma place. D’un seul coup, la voiture démarre. Souriant, il me cède ma place.

— Je te suis avec ma voiture.

Au premier coin de rue, ma voiture s’éteint. Rien à faire, elle ne veut pas obéir… Claude descend et me dit sèchement: Tasse-toi ! De nouveau un seul tour de clé de sa part et c’est reparti…Humiliée de plus belle je me demande même si je lui ai dit merci.

La moutarde me monte au nez…Pour mon malheur, autre intersection, autre panne! Là c’en est trop. Mon homme ouvre la portière et m’apostrophe ainsi :

— Cou'donc ! qu’est-ce-que vous avez vous autres, les femmes, avec la mécanique? !!!

Insultée dans mon égo, j’attrape ma serviette de prof, sors de l’automobile, m’empare de la voiture de Claude, démarre, lui laissant la vieille guimbarde.

Jamais mes collègues ne m’ont vue ainsi courroucée et me demandent de quelle tempête je sors.

— De la sempiternelle tectonique entre les forces de l’homme et celles de la femme aussi différentes qu’un moteur Diésel et une Ford à pédale.

Le soir, alors que je suis de retour à la maison, on sonne à la porte.

— Des fleurs pour vous madame.

C’était une douzaine de roses rouges de la part d’un champion en mécanique et … en réconciliation du cœur.

Heure mauve

 

C’était en 1975 lors d’une exposition collective de peinture au Cégep de Jonquière. Un jeune couple me demande si je veux bien leur vendre l’œuvre intitulée HEURE MAUVE. Je conservais cette huile dans ma collection particulière et elle n’était pas à vendre. Je leur propose d’autres tableaux. Rien à faire, c’est celui-là qu’ils veulent.

À cette époque, je n’avais pas encore peint de personnages dans mes tableaux. Sans le savoir je m’y acheminais tout doucement. Des portes entrouvertes, de longs couloirs laissaient deviner une possible présence humaine. HEURE MAUVE s’inscrivait dans cette étape de mon cheminement. Comme son titre le suggère, c’était une huile monochrome dans des tons de mauve où on voyait une porte ouverte sur un espace clos et sombre et, adossée au mur du premier plan, une chaise droite, vide et noire. C’était un tableau énigmatique qui suggérait l’attente ou l’absence.

Quelques années passent. Le directeur de la galerie l’Heptade me demande de lui apporter de nouvelles œuvres à vendre. Plongée que j’étais dans un nouveau thème que je réservais pour une future exposition, je sacrifiai HEURE MAUVE.

Deux jours après, le tableau était vendu. Le galeriste m’explique :

Un homme a vu la toile dans la vitrine. Il est entré tout excité n’en croyant pas ses yeux en disant : « elle le vend? » Il nous a affirmé avoir eu naguère un choc lors d une exposition au Cégep et qu’il voulait l’acquérir.

Il s’appelait Pierre Caron.

Le mois suivant, je lis avec stupéfaction dans le journal qu’une jeune dame venait de perdre la vie dans un accident. Elle était l’épouse de Pierre Caron.

HEURE MAUVE venait de prendre tout son sens.

Mystérieux cheminement d’une œuvre d’art.

 

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