14.05.2009

Geste à l'italienne

 

Cette année-là, nos vacances d’hiver nous amènent au soleil du Costa Rica en compagnie de nos amis Suzie et Rodolphe. Selon l’agence de voyage nous devons nous joindre à un groupe de touristes à San Jose pour un grand tour du pays.

Le groupe se limite à six. À nous quatre s’ajoute un couple montréalais, Micheline et Georgio. Les premiers jours du tour ceux-ci restent discrètement à l’écart malgré nos invitations à se joindre à nous.

Un soir, Claude invite Georgio à prendre l’apéro au bar de l’hôtel. Idée géniale qui fait fondre la glace. Il apprend que Georgio est d’origine italienne et dirige à Montréal un atelier de manteaux haut de gamme pour hommes. Il vient d’ailleurs de livrer à New York les paletots en cachemire que porteront les acteurs du film Le Parrain. À partir de ce moment Georgio et Claude deviennent copain-copain.

Quand tu viendras à Montréal j’aurai un cadeau spécial pour toi.

Lorsque Claude me rapporte cela je le préviens :

Ne compte pas sur une promesse faite un verre à la main.

J’avais tort.

Quelques temps après notre retour au pays, lors d’un passage à Montréal nous donnons un coup de fil à Georgio et Micheline pour prendre de leurs nouvelles. Ils nous convient pour un apéritif. En entrant chez eux je vois une table dressée dans la salle à manger, signe manifeste de leur intention de prolonger la rencontre. Repas généreux, délicieux et bien arrosé.

Au moment de notre départ, Georgio ouvre une penderie, en sort un manteau de cachemire gris et le fait essayer à Claude.

J’espère avoir la bonne taille… C’est pas mal, mais essaie aussi celui-là.

Ce deuxième est un manteau noir de cachemire plus fin comme en portera Marlon Brando dans le film cité plus haut.

Claude ne sait pas comment prendre la chose…

Lequel choisir? demande-il, en sortant son chéquier?

Georgio refuse tout paiement.

C’est un cadeau… et il lui tend les deux manteaux.

Nous sommes confus devant tant de générosité à l’italienne.

En boutade, j’ose dire :

Dommage que tu ne fasses pas de manteaux pour les femmes.

En souriant Georgio ajoute à l’intention de Claude qu’il aurait dû en apporter un autre plus sport.

De retour à Jonquière, un courrier spécial livre pour Claude le modèle sport oublié et pour moi un élégant manteau rouge.

Comment les remercier pour tant de largesse?

Nous les invitons à venir visiter notre région qu’ils ne connaissent pas au cours de l’été. Claude prend congé et organise une excursion en bateau sur le Saguenay suivie d’un repas au Privilège, le restaurant gastronomique de Chicoutimi.

Le lendemain, visite de mon atelier. Je les invite à choisir un tableau. Micheline est attirée par un et Georgio par un autre. Devant leurs hésitations, d’un geste à l’italienne rappelant celui de Georgio :

Les deux sont à vous.

Lorsque nous sommes revenus les saluer à Montréal j’ai été émue de voir mes tableaux placés bien en vue dans leur demeure.

 

01.05.2009

Le poulain

 

Un poulain nous est né. Ma sœur Marie et moi courrons à l’écurie.

Nous le trouvons allongé sur le côté dans le box. Mon père tente de l’amener boire au sein de sa mère. Il ne semble pas pouvoir se lever. Le nouveau-né est si faible que ses jambes ne peuvent le tenir debout.

Le vétérinaire consulté diagnostique un rachitisme sévère.

Vous pouvez tenter de le sauver en lui donnant un œuf battu dans du lait tous les jours. Un apport de protéine guérit souvent cette carence.

Me voici investie par le paternel de la responsabilité de la cure. Mandat que je prends à cœur. Tous les matins je prépare et fais boire la potion magique à mon petit poulain qui la happe de plus en plus goulûment.

Après quelques semaines il est si fort que c’est en courant qu’il vient à ma rencontre déguster son élixir quotidien. De petit qu’il était, le voici devenu haut sur pattes, fringant, vif et de fière allure. Le parfait profil du futur coursier dont nous avons besoin.

Il est sauvé! Je pars rassurée pour le pensionnat en septembre.

 

Quelques semaines plus tard, une lettre de ma mère m’apprend la mort de mon poulain. Sa hardiesse l’a amené imprudemment sur la route au moment où un camion y circulait à grande vitesse. 

Vive fut ma peine, car cette fois il n’y avait pas de potion pour le ramener à la vie.  

 

17.02.2009

Le soleil


Telle une moniale, je me lève souvent à l’aube.

L’objet de ma contemplation est là, fidèle au rendez-vous.

Paré de ses plus beaux atours, il décline ses couleurs flamboyantes d’or, de corail et de rouge. Bonheur indicible.

Beauté éphémère. Naissance d’un jour lumineux.

Certains matins il se cache. En gage de promesse, il me laisse sa lumière tamisée.

 

Journal de bord

 

Nos jeunes enfants avaient l’habitude en voyage de dessiner leur journée. Ce journal de bord nous révélait leurs goûts. Une journée en Gaspésie illustre bien ce propos.

Nous sommes à Percé. Nous louons les services d’un pêcheur pour une excursion de pêche à la morue. Au large notre guide jette l’ancre. Il distribue à chacun les agrès et montre comment giguer. Le bord de sa barque porte les stries des nombreux gigueux qui nous y ont devancés.

Nos lignes s’emmêlent souvent dans les profondeurs. Patiemment notre guide sait rendre à chacun la sienne.

Yves est tout à sa pêche. Si ma mémoire est bonne, c’est lui qui aurait sorti la première morue. Marie ne semble pas apprécier ce sport. Elle délaisse vite sa ligne pour simplement contempler la mer. Jean, lui, observe les manœuvres tout en giguant. François découvre que la mer est salée.

Nous rentrons avec quelques prises que nous confions au cuisinier de notre hôtel. Le soir au souper nous avons le plaisir de déguster nos morues délicieusement apprêtées.

Il est révélateur de voir comment les enfants ont illustré leur journée ce soir-là :

Yves, 9 ans : une chaloupe remplie de morues énormes.

Marie, 7 ans : Le rocher Percé et de blanches mouettes dans le ciel.

Jean, 5 ans : une vue en coupe d’un entrelacs de lignes sous la chaloupe.

François, 4 ans : une surface bleue parsemée de petits points (le sel de la mer).

 

09.02.2009

Jennifer

 

Elle s’appelait Jennifer Nields. Une superbe adolescente New-yorkaise de douze ans venue vivre à Jonquière une immersion dans une famille québécoise. Elle était arrivée un été chez nous grâce à l’Institut des arts au Saguenay qui accueillait un groupe de jeunes américains recrutés par l’organisme Expérience de vie internationale.

Je me souviens de l’admiration qu’elle a suscitée chez nos enfants, Yves en particulier, par sa grâce toute naturelle. Jennifer était une jeune fille bien élevée, sensible et attentive. Elle adopta d’emblée les habitudes de la famille et participa volontiers aux tâches domestiques de la maison comme tous nos enfants.

Sa délicatesse naturelle lui fit répondre diplomatiquement à mon père qui lui demandait si elle était venue chez nous pour apprendre le français :

Je suis venue ici pour connaître la culture québécoise.

Pour lui rendre son séjour agréable, nous organisions des activités culturelles, sportives et touristiques tout en lui laissant des moments libres. Souvent alors Jennifer se retirait sur sa montagne, le mont Jacob situé à deux pas de la maison, pour y lire dans le silence de la nature.

Au mitan de son séjour nous arriva en surprise sa grande sœur. J’ai oublié son prénom mais je me rappelle son tempérament aussi flamboyant que sa longue chevelure rousse. Elle était étudiante en musique et elle nous arrivait avec la Cadillac de sa grand-mère du festival d’été de Tanglewood. Elle avait traversé les montagnes à cent à l’heure pour venir passer quelques heures avec sa petite sœur.

Le séjour de Jennifer s’est poursuivi avec bonheur pour elle et pour nos enfants. C’est avec tristesse que nous l’avons vue partir. Nous lui avons promis d’arrêter la voir chez elle au retour de Floride au temps des fêtes.

Nous savions peu de chose sur la famille de Jennifer, sauf que son père enseignait à l’université et qu’elle avait une sœur excentrique à la Isadora Duncan. Nous en connaitrons d’avantage quelques mois plus tard.

À New York

Après notre séjour en Floride nous faisons escale à New York. Tel que promis, de l’hôtel où nous venons de nous installer, nous appelons chez les Nields. Sa mère nous informe dans un français impeccable que Jennifer est dans un centre de ski alpin mais qu’elle l’avise immédiatement de notre arrivée et qu’elle sera là demain. Elle nous convie chaleureusement à venir dîner au 10 Gracie Square vers dix-huit heures. (Nous apprendrons par la suite que les parents ont fait revenir leur fille en avion privé.)

Gracie Square est une enclave de paix dans ce bruyant New York. La résidence des Nields nous en met plein la vue. Un valet en livrée ouvre la portière, signale notre arrivée à nos hôtes et s’occupe de garer la voiture. Le hall d’entrée impressionne : boiseries somptueuses, lustre de cristal, escalier en hémicycle. Jennifer en descend rapidement suivie de sa mère et de son père. Nos enfants émus retiennent leur envie de sauter au cou de leur copine de l’été dernier.

Dès le hall Madame nous souhaite la bienvenue. Elle nous dit regretter l’absence de la grande sœur en voyage à l’étranger. Elle donne à chacun des cadeaux d’accueil. Heureusement, nous avions prévu leur offrir des souvenirs artisanaux du Québec. La glace est cassée. Jennifer amène ses petits amis visiter le somptueux appartement.

Tandis que les enfants bavardent dans la chambre de Jennifer, les adultes trinquent au salon. Nous apprenons que madame Nields aime la littérature française et que monsieur Nields joue du cor français. La salle de musique insonorisée où il se retire souvent lui permet de pratiquer de son instrument à son aise et jouir de sa riche discothèque.

Tout en étant chaleureuse, madame dégage une certaine aristocratie héritée de la grande famille européenne dont elle est issue. Monsieur, tout intellect qu’il soit, a un sens de l’humour remarquable qui détend l’atmosphère très sophistiquée du repas qui se prend dans la grande salle à manger. Sur la table on a mis les petits plats dans les grands plats : dentelles d’Alençon, argenterie Christofle, verrerie Lalique, porcelaine de Limoge… Monsieur Nields sert lui-même le rosbif avec moult commentaires amusants à chacun des enfants et son célèbre « encore beaucoup? ».

Au fil de la conversation nos hôtes nous livrent leurs préoccupations sur la guerre au Vietnam où leurs soldats s’enlisent. Ils n’approuvent pas la politique de leur pays à ce sujet et veulent savoir ce que nous, qui ne sommes pas américains, en pensons. Madame nous parle des auteurs français qu’elle a lus et Monsieur de ses compositeurs préférés.

Lorsque vient le moment de nous retirer, Madame demande si nous acceptons de laisser les enfants dormir chez eux.

Nous avons tout prévu, dit-elle, pyjamas et brosses à dents pour les quatre.

Nous acceptons pour le plus grand plaisir des enfants et sollicitons en retour que Jennifer nous accompagne le lendemain pour la visite de New York. Entente conclue. Claude et moi regagnons seuls notre hôtel et… nos trois chambres.

Comme c’était beau le lendemain de voir nos enfants descendre le grand escalier à rampe des Nields et de les entendre avec élégance nous souhaiter le bonjour! En peu de temps ils avaient pris les airs de la maison.

 

Retrouvailles

Quelques années passent. Un coup de fil de Jennifer nous annonce qu’elle est en vacances en Charlevoix chez des amis, les Cabot du domaine Aux quatre vents et qu’elle aimerait nous visiter avec une fille Cabot de son âge.

Nous cuisinons rapidement les bons mets qu’elle affectionnait le plus lors de son séjour à la maison.

Quelle joie de revoir notre Jennifer toujours aussi belle. Elle s’amène avec un grand bol de framboises fraîchement cueillies pour nous dans les jardins des Cabot.

Elle retrouve nos enfants devenus grands. Elle fait le tour de la maison, retrouve ce qu’elle n’a pas oublié, s’émeut dans la cour arrière du petit coin intime près de la pergola et des bouleaux qui ont grandi. Puis, revenue en avant, balaie du regard le paysage :

Est-ce bien ma montagne? Comme elle est devenue petite…!

— Ne serait-ce pas toi, chère Jennifer, qui a grandi?

~~~

Tu espérais alors poursuivre tes études musicales en Europe. J’ose croire que tu y es arrivée.

 

24.01.2009

Zhang Jie-Min

 

C’était à Hangzhou en Chine en 1987. Un vrai coup de foudre.

La veille, dans une galerie d’art à Shanghai, je fus fascinée par la force expressive de ses tableaux. Un seul sujet : des chevaux. Claude et moi n’avions jamais vu représentation aussi vivante du cheval.

 

Le lendemain, Hangzhou. Arrêt au musée de la ville. Un artiste donne une démonstration de son art devant un groupe de touristes. Je m’approche. Je reconnais tout de suite le style. Je suis fébrile.

C’est lui! C’est l’artiste des chevaux vus hier à Shanghai !

Le groupe précédent se retire et me voilà avec le nôtre en face de Zhang Jie-Min. À ma demande, Monsieur Li, notre guide-accompagnateur, lui traduit mon admiration pour les œuvres vues la veille.

L’artiste me regarde longuement. Je sens qu’il est flatté et tout aussi ému que moi. Lentement, il enlève la feuille de papier de riz sur laquelle il travaille, prend une nouvelle feuille, la dépose sur sa table de travail. Il me regarde de nouveau et de son pinceau marque un point à l’encre noire au centre de la feuille blanche. Puis dans une gestuelle frénétique entre l’encrier et la feuille naît en un rien de temps un cheval galopant toute crinière au vent. Je suis stupéfiée!

Nouveau regard. Par notre guide-interprète, il me demande mon nom.

Yvonne

— Yvona…

Avec son pinceau, il écrit à la verticale des caractères chinois à droite du dessin. Le guide me dit qu’il s’agit d’une dédicace qu’il me traduit : « À Yvonne, en reconnaissance pour l’insigne honneur qu’elle me fait d’apprécier mon travail. »

Que dois-je faire de mon côté devant un geste si généreux? Lui offrir paiement? Monsieur Li m’explique :

C’est un cadeau et vous devez l’accepter.

Spontanément, je lui offre la fleur de lys que je porte à la boutonnière.

Toujours par l’intermédiaire du guide, le peintre m’informe qu’il ne peut me remettre le dessin maintenant. L’œuvre sur papier de riz doit être séchée et marouflée. Cela ne devrait prendre que quelques heures. Le lendemain matin à six heures, juste au moment où nous nous préparons à monter dans le car pour quitter Hangzhou, Jie-Min arrive en vélo et me remet, avec moult courbettes, un rouleau contenant le précieux cadeau. Incroyable!

 

Nous continuons notre périple à travers la Chine. De retour à la maison je trouve dans le rouleau, outre le prestigieux dessin, son curriculum vitae écrit en caractères occidentaux et son adresse écrite en caractères chinois. C’est ma chance. Je photocopie son adresse et la colle sur l’enveloppe d’une lettre de remerciement en français que je lui envoie en espérant qu’il trouvera chez lui un traducteur. À mon tour je lui fais parvenir une de mes œuvres sur papier.

Au fil de la correspondance assidue qui s’en suivit entre nous, j’apprendrai que Zhang Jie-Min jouit d’une grande réputation, non seulement en Chine, mais aussi au Japon et même aux États-Unis. Pour ajouter à sa légende, sa facilité de représenter les chevaux avec tant d’acuité lui viendrait du fait qu’il fut entraîneur de chevaux dans l’armée de Mao.

 

Quelques années après cette rencontre, mon ami Rodolphe va en Chine. Comme Hangzhou est sur son itinéraire, je luis donne les coordonnées de mon ami et lui demande de le saluer de ma part.

À son retour, Rodolphe m’apprend qu’il a rencontré Jie-Min à deux reprises. La rencontre fut très chaleureuse. Un lien de confiance s’est établit entre eux au point qu’il confia à Rodolphe une dizaine d’encres à vendre au Canada dans l’espérance que les revenus lui permettent de venir dans notre pays. Les œuvres sont de grands formats et sont aussi expressives que celles contemplées à Shanghai. Les chevaux de Jie-Min sont en mouvement. Certains sont aériens et volent littéralement. Je suis toujours fascinée par la magie qui s’en dégage.

Rodolphe et moi tentons de répondre au vœu de notre ami. Nous organisons deux expositions dans la région du Saguenay, l’une dans un centre équestre et l’autre au Centre national d’exposition de Jonquière. Bon succès médiatique, nombreux visiteurs, mais hélas aucun acheteur. À l’évidence, les collectionneurs d’ici ne sont pas portés à investir de grosses sommes pour des œuvres sur papier d’un artiste inconnu.

Confrontée à cet échec, j’écris à l’artiste pour le mettre au courant de nos démarches et lui demande s’il accepterait que je tente auprès de l’Ambassade de Chine à Ottawa de lui obtenir une subvention pour venir lui-même exposer dans notre pays. Pour un motif qui m’est toujours resté mystérieux sa réponse fut :

Surtout ne faites pas cela.

Une zone de mystère s’ajoute encore lorsqu’il nous demanda de ne pas lui retourner les tableaux par la poste. Pour nous remercier de nos efforts, il offre à Rodolphe et à moi de choisir chacun un tableau parmi la collection et de faire don des œuvres restantes à un musée de notre choix. C’est au Centre national d’exposition de Jonquière que nous ferons ce legs généreux. Le Centre national en fit un évènement médiatique et lui fit parvenir, avec ses remerciements, un dossier bien étoffé avec photos prises lors de la remise des œuvres et les articles élogieux des journaux.

Peu de temps après, Jie-Min m’informe que son scribe traducteur quitte Hangzhou. Notre correspondance prend du coup du plomb dans l’aile. De mon côté, un épisode de maladie vient accaparer toutes mes énergies. J’ai ainsi perdu la trace de mon ami.

 

Heureusement, il demeure présent chez nous par cette encre magnifique bien en vue, son dernier cadeau. On y voit trois chevaux fougueux qui survolent la Grande muraille de Chine dans un mouvement de libération.

 

« L’art est libérateur. » ( Zao Wou-Ki)

 

25.11.2008

Tremblement de terre

 

Le 25 novembre 1988, à 18h46, l’est du Canada enregistrait son plus important séisme en 60 ans, un tremblement de terre de magnitude 5,9 sur l’échelle Richter allait semer l’émoi chez plusieurs résidents du Québec. Son épicentre était situé à 50 kilomètres au sud de Chicoutimi, mais fut ressenti à plus 2000 kilomètres jusqu’à Montréal et Washington.

Voilà ce que rapporte le journal Le Soleil d’aujourd’hui, vingt ans plus tard jour pour jour.

 

Souvenir

Je me souviens de cet événement comme s’il était arrivé hier. Des détails sont inscrits dans ma mémoire auditive, visuelle et émotive tant le choc fut grand pour Claude et moi.

La veille une secousse brève nous avait réveillés au cœur de la nuit. Premier signe avant-coureur. La pleine magnitude du séisme est survenue quinze heures plus tard.

Je suis à peindre dans mon atelier au sous-sol de notre maison à Jonquière lorsque j’entends un grondement sourd. Surréaliste, cela ressemble aux roulements des tanks soviétiques entrant à Prague dans le film l’insoutenable légèreté de l’être que je viens de voir au cinéma.

Les secousses augmentent sous mes pieds. La lumière s’éteint. Claude me crie de monter. Alors qu’à quatre pattes j’escalade l’escalier, j’entends le tintamarre de la vaisselle qui tombe des armoires. Nous nous retrouvons rapidement dehors dans le jardin. Nous sommes là enlacés. Je crains que la terre s’ouvre devant nous pour nous engloutir comme dans une scène apocalyptique.

Fin des secousses. Atmosphère étrange. Odeur de souffre.

 

Dans la rue

Machinalement nous allons dans la rue obscure en silence. Une femme affolée court et crie :  Fernand, Fernand! Où es-tu Fernand? Nous apprenons que le Fernand dès les premières secousses est sorti de la maison, a sauté dans son auto et a déguerpi.

Un voisin dit :  Chez moi, la cheminée s’est effondrée avec fracas par l’intérieur et ma femme est sous le choc. Un autre arrive en camionnette et demande tout bonnement depuis quand l’électricité est en panne. En roulant il n’a rien senti.

Des voix inaudibles nous parviennent de-ci de-là. Progressivement les gens rentrent chez eux. Nous faisons de même.

Le premier regard de Claude est pour la bibliothèque. Il y était assis au début du tremblement de terre. Il se souvient avoir entendu tomber des livres. Une grande étagère à la dimension d’un mûr est déplacée de sa base et tient en équilibre précaire. Il l’a échappé belle!

Le téléphone est coupé. L’électricité aussi. La radio donne constamment des nouvelles du séisme saguenéen. Nous pensons à nos enfants de Montréal qui doivent s’inquiéter.

 

François

En fin de soirée les communications reviennent. François est le premier à nous joindre. Il s’enquière de la situation de ses parents.

— Nous allons bien et il nous semble que nous n’ayons que des bris à la bibliothèque.

— J’arrive !

Cinq heures plus tard François était à la maison avec… son coffre à outils. Ce geste d’amour filial nous a si touchés que c’est encore avec émotion que je l’évoque.

 

Épilogue

Tout compte fait, nous sommes sortis chanceux de cette aventure. D’autres au Saguenay ont subi des dommages matériels considérables et certains des séquelles psychologiques qui ont pris du temps à se résorber. Celle qui cherchait son Fernand tomba dans une psychose dont elle ne s’est jamais remise.

 

22.11.2008

L'automne

 

Certains préfèrent l’hiver pour le ski, la motoneige, les promenades romantiques sur la neige aux blancs subtilement variées. D’autres privilégient le printemps pour la vie renaissante avec sa gamme de verts tendres. Enfin, pour plusieurs, c’est l’été, la chaleur, les portes et les fenêtres ouvertes, les fleurs, les fruits et les vacances.

Moi, c’est l’automne que je préfère.

C’est la saison de la rentrée, du retour à la stabilité où la créativité reprend vie autour de soi.

Et puis, il y a les couleurs...!

Ce matin les Plaines d’Abraham m’en ont donné une belle démonstration. Le soleil chatoyant d’octobre allongeait les ombres des ormes sur le gazon émeraude, alors que les érables ici et là flamboyaient de couleurs chaudes. On aurait dit que la nature, tel un peintre généreux, vidait ses tubes de rouge, d’orangé et d’ocre dans un geste ultime pour créer un chef d’œuvre somptueux.

Voilà pourquoi j’aime l’automne.

La plus belle des musiques

 

Les spectacles du 400ème anniversaire de la ville de Québec se sont tus.

Finie la musique forte en décibels venant de la grande scène installée près de chez nous. De même, les concerts d’été du kiosque Edwin Bélanger ont joué leurs dernières notes.

Retrouver le silence pastoral des Plaines, quel bonheur!

Restent les graves dialogues des corneilles et les trilles aigues des roselins qui enchantent nos petits matins.

Il n’est plus belle musique.


29 août 2008

 

Émotion

 

La cérémonie religieuse est terminée. On remet l’urne funéraire de Madeleine à Laura, sa fille unique.

Dans un geste affectueux, Laura dépose l’urne de sa mère sur son cœur, l’entourant avec tendresse de ses bras en une dernière étreinte. Lentement, elle descend l’allée centrale de l’église, puis les longues marches de l’escalier extérieur, et l’emmène vers son repos éternel au cimetière tout à côté.

Image émouvante de l'une, portant sur son sein, l'autre qui l’a portée, il y a plus de cinquante ans.