10.05.2009

Sœur Georges-Antoine

 

Dès mon arrivée en 1946 à l’École normale de Nicolet dirigée par les Sœurs de l’Assomption, une religieuse attire mon attention. Elle s’appelle Georges-Antoine. D’allure altière, elle transcende parmi les autres, elle impose le respect et intimide à la fois. Son statut de musicienne-organiste la place déjà à part, mais en plus elle a deux frères prêtres dont un est évêque. Ce qui l’ennoblit pour l’éternité.

Monseigneur Georges Melançon est l’évêque dont il s’agit. Il est à la tête du diocèse de Chicoutimi, donc mon évêque. Cette appartenance me vaut de la part de sa sœur une attention privilégiée. D’emblée elle m’accueille dans la chorale et me retient parfois après les pratiques pour me donner des nouvelles du Saguenay et me faire entendre de la musique classique.

À l’époque le grégorien était le chant liturgique de l’Église. Chant mélodique d’une grande qualité mystique. Avec Georges-Antoine j’appris à le chanter et à faire la lecture de ses neumes, notes de forme carrée. À la fin de l’année elle amenait ses bonnes élèves passer leur degré au monastère bénédictin de Saint-Benoit-du-lac. J’ai vu là comment cette religieuse était tenue en haute estime par le prieur Dom Mercure. Ce dernier était aussi un personnage. Formé à Solesmes, il avait à son retour au pays donné un grand essor au chant grégorien.

À la rentrée de septembre 1947 sœur Georges-Antoine s’informe de mes vacances. Je lui raconte l’été merveilleux que je viens de vivre grâce aux fêtes du tricentenaire de la découverte du Lac Saint-Jean et de ma participation au spectacle qui m’a révélé l’art de la danse. Cette révélation l’amènera au cours de l’année à me demander de monter une chorégraphie lors de la fête de sainte Cécile.

Forte de sa confiance je me suis mise à l’œuvre et ai imaginé une danse sur la valse des fleurs de Tchaïkovski. Une dizaine de normaliennes, habillées de longues robes blanches et couronnées de fleurs, évoluaient sur scène en décrivant rondes et guirlandes. À la dernière note, d’une geste gracieux elles projetaient dans la salle une pluie de pétales de roses. Avec la prétention de mes seize ans, j’ose dire que c’était sublimement proustien!...

Vingt ans après ma sortie de l’École normale, je reçois un coup de fil d’un secrétaire de l’évêché de Chicoutimi. Il me demande si je suis bien cette Yvonne Tremblay qui a étudié chez les Sœurs de l’Assomption de Nicolet? À ma réponse affirmative il m’informe que quelqu'un aimerait me voir. C’est sœur Georges-Antoine venue visiter son vieux frère évêque mourant.

Je me rends la rencontrer avec bonheur. Au premier abord, j’ai mal à la reconnaître. Comme toutes les religieuses qui ont fait le virage vestimentaire, elle ne porte plus l’uniforme. Elle est vêtue d’un tailleur couleur marine. Ses cheveux, que je vois pour la première fois, auréolent de blancs son visage ridé.

Retrouvailles émouvantes de cette grande dame qui avec l’âge n’a rien perdu de sa superbe. Nous échangeons des souvenirs. Je lui dis ma reconnaissance pour l’ouverture aux arts dont je lui suis en grande partie redevable.

Je ne l’ai plus revue par la suite, mais c’est toujours avec une grande admiration que j’évoque son nom.

 

07.05.2009

Le tango

 

Claude vient d’avoir soixante-et-douze ans et moi soixante-et-sept. Nous assistons à un concert en plein air au kiosque Edwin Bélanger à deux pas de chez nous sur les Plaines d’Abraham.

Par cette chaude soirée c’est un quatuor de tango argentin qui est au programme. Dès la première pièce nous sommes conquis par la couleur sensuelle du bandonéon. À la deuxième, un couple de danseurs s’avance sur la scène. Ils sont beaux et élégants. Lui, cheveux gominés, tout de noir vêtu. Elle, talons aiguilles, robe rouge à la jupe fendue jusqu’à la taille. La danse qu’ils exécutent est un dialogue de mouvements audacieux, érotiques et sublimes. Tout le spectacle est pour nous pur enchantement. Nous rentrons à la maison en fredonnant des airs de Piazzolla et la tête pleine d’images vivifiantes.

Coïncidence, Le Soleil publie quelques jours plus tard un reportage sur les écoles de tango de Québec.

Que dirais-tu de suivre des cours de tango, Claude?

— Encore, faudrait-il savoir s’il y a une limite d’âge.

J’appelle une des écoles et on me répond:

C’est comme pour Tintin… de sept à soixante-dix-sept ans…

Nous voilà inscrits.

Un monde nouveau s’ouvre à nous. Nous y découvrons des gens charmants dont on ne sait ni le nom ni le statut social, mais qui partagent une passion commune : le tango. Ce n’est qu’au cours de conversations occasionnelles qu’on apprend que l’une est chirurgienne, l’autre vendeur, ingénieur, enseignante...

L’apprentissage du tango n’est pas facile car les danseurs doivent se mettre dans la peau de personnages, macho pour l’homme, séductrice pour la femme. Nous apprenons le maintien du corps, les pas, les figures, mais surtout les rôles dévolus à chaque partenaire. Celui de l’homme est exigeant : il dirige la danse selon la couleur et le rythme de la pièce musicale tout en laissant à sa partenaire des espaces à sa fantaisie. Pour y arriver il doit apprendre à communiquer son intention de façon non verbale. De son côté, le rôle de la femme est non moins difficile. Elle doit être docilement à l’écoute de ce que veut son partenaire tout en apportant à la chorégraphie les embellissements sensuels qui rendent le tango si séduisant.

Lors d’une session intensive, un professeur argentin, Herman, nous a traduit cette idée fondamentale par cette formule : En tango, l’homme voyage, la femme pas pense. Pas facile à accepter pour la féministe que je suis.

Sessions après sessions, nous suivons assidument des cours. Nous y prenons grand plaisir. Notre ambition n’étant pas de faire carrière nous décidons après quatre ans d’arrêter les cours. Nous sommes encore des néophytes. L’intérêt demeure cependant. La musique de tango est présente chez nous. Nous allons parfois danser dans des milongas. Et si un spectacle de tango est à l’affiche, les billets sont vite réservés.

Cette passion nous a menés en 2008 en Argentine, là où cette danse à commencé il y a plus de cent ans. Ce pèlerinage nous a montré que le tango demeure vivant à Buenos Aires. Les spectacles à grand déploiement abondent le soir dans les salles de même que les petites prestations spontanées à toutes heures du jour dans les rues.

Ce voyage a cristallisé à jamais notre amour du tango.

 

06.05.2009

Choc des mentalités

 

Quelques années après la mort de maman, mon père épousa Yvette, une veuve de notre voisinage, qu’il avait connue de façon très romantique en lui portant secours lors du bris de sa corde à linge.

C’était une personne gentille et attentionnée mais elle avait des idées bien arrêtées sur le rôle traditionnel des femmes, ce qui me mit souvent dans l’embarras.

À l’époque, nos quatre enfants allaient tous à l’école. J’avais repris mon travail d’enseignante. De plus je suivais des cours de spécialisation en art au cegep et à l’université.

De sa fenêtre Yvette voyait mes allés et venues et ne pouvait s’empêcher de faire ses remarques à mon père.

J’ai vu Yvonne à sa table de travail cette nuit. Il était bien une heure…Pauvre enfant ! Et ce matin, elle partait à huit heures pour l’école !

Papa qui passait me voir tous les jours constatait que tout allait rondement et que la famille s’accommodait bien de la situation. Il retournait rassuré jusqu’au prochain commentaire :

Elle ne doit pas avoir le temps de faire de la soupe tous les jours. Tiens, Raoul, va donc leur porter cette marmite pour le dîner.

Cela me mettait mal à l’aise, car papa oscillait entre les deux mentalités et scrutait les moindres traces de fatigue chez sa fille.

Un dimanche après-midi de décembre, nos voisins viennent nous rendre visite. Au moment de partir Yvette annonce qu’elle va cuire ses beignes du temps des fêtes.

Des beignes, s’écrit Yves, je ne me souviens plus quand j’en ai mangés.

J’ai beau lui faire de gros yeux désapprobateurs, Yves continue sur sa lancée en insistant sur sa situation de pauvre miséreux.

Quelle semonce il a eu droit après leur départ!

Lors du souper on frappe à la porte. C’est grand-papa qui remet à Yves un bol rempli de beignes encore chauds à partager.

Hein maman, ça valait la peine de me plaindre.


La conciliation travail-famille ne s’est pas faite sans heurt.

 

C’est un oiseau qui vient de France

 

C’est le titre d’une chanson qui a bercé mon enfance. Maintenant il évoque pour moi la genèse d’une grande amitié qui est née en deux temps.

 

1968

À deux jours d’avis la directrice du Centre culturel est prévenue que Les moineaux du Val de Marne, une chorale de quarante-cinq jeunes français, s’en vient à Jonquière. Il faut organiser un concert et les loger dans des familles. Avant Jonquière la chorale doit se produire à Chicoutimi.

La directrice en titre est prise au dépourvu. Elle doit partir en vacances avec toute sa famille. Elle m’appelle en catastrophe pour que je la dépanne. Devant son désarroi, j’accepte de la remplacer.

J’ai deux jours devant moi.

Pour le logement des choristes je mets à contribution les membres des Équipes de foyers de Saint-Raphaël, mouvement d’entraide efficace dont nous faisons partie. Le réseau se met en branle et en quelques heures les quarante-cinq moineaux trouvent un nid dans des familles d’accueil. Pour le concert je compte sur le bouche à oreille pour remplir la salle.

Le lendemain, changement subit au programme. Chicoutimi qui devait les recevoir se désiste. L’agent montréalais responsable de la tournée m’appelle pour que Jonquière sauve l’honneur de la région du Saguenay renommée pour son hospitalité. Je me remets à la tâche afin que les familles acceptent de loger nos jeunes deux nuits plutôt qu’une. Lorsque l’autocar des moineaux se présente au Centre culturel, les familles hôtes sont là pour les accueillir avec un large sourire.

Le lendemain la salle de concert du Centre culturel est remplie. Selon le directeur de la chorale, l’abbé Coutelle qui a logé chez nous, les chanteurs se sont surpassés ce soir-là. C’était la meilleure façon de nous exprimer leur reconnaissance.

J’ignorais à ce moment qu’un de ces moineaux deviendrait quelques années plus tard un grand ami.

 

1972

Invités au mariage de cousine Lisette à Chicoutimi, nous faisons connaissance de son époux, Michel, un parisien fort sympathique.

Dès les premiers contacts nous nous découvrons des atomes crochus et adoptons d’emblée ce nouveau cousin. L’espoir de mieux nous connaître est exprimé. Spontanément le jeune couple promet de venir chez nous le lendemain partager une bouteille de champagne de la noce.

Promesse tenue. Nous apprenons alors que nos tourtereaux se sont rencontrés grâce au programme d’échange franco-québécois pour la jeunesse. Lisette, participante à ces échanges, enseignait dans une école de la banlieue parisienne et c’est là qu’elle a connu Michel, étudiant en droit. La séduction opéra au point qu’il décida de prendre femme et pays.

Au fil de la conversation Michel nous apprend qu’il n’en est pas à son premier voyage au Québec. Il est même venu à Jonquière en 1968 alors qu’il faisait partie d’une chorale dont il était le trésorier.

J’ai gardé de Jonquière un souvenir particulier, car il y avait là au Centre culturel une jeune directrice qui nous a dépannés de façon admirable.

Claude et moi échangeons un sourire complice. Sans mot dire, il place sur la table tournante le disque des Moineaux du Val-de-Marne que nous nous étions procuré en 1968.

Michel surpris s’exclame:

Mais, c’est nous ?...

— Hé oui. C’est vous… Plus encore, la directrice par intérim du Centre culturel ce jour-là, c’était moi.

— Sans blague ?!...

Nous n’étions qu’au début d’une riche relation pleine de surprises.

 

10.01.2009

Monsieur Lessard

 

M. Lessard était une personnalité dominante à Chicoutimi dans le domaine des affaires au milieu du siècle dernier. On l’appelait familièrement Monsieur J. A. (Joseph-Arthur) pour le distinguer de son frère Héraclius qui lui aussi tenait un commerce. Je n’ai pas connu ce dernier, mais par contre je peux me vanter d’avoir eu le privilège de connaître de près le premier.

 

Royaume de l'élégance

C’était autour de 1950. J’enseignais dans une école primaire de Chicoutimi. La surpopulation étudiante et l’absence de locaux avaient obligé la commission scolaire à diviser les élèves en deux groupes successifs par jour. J’enseignais à un groupe du matin. Il me restait donc beaucoup de temps libre.

Un après-midi, j’ose entrer au Royaume de l’élégance, le magasin le plus chic du Saguenay. Voir ne coûte rien… Pourquoi pas? Et si par hasard, je trouvais une jolie robe pour Noël? J’observe, admire, musardant d’une rangée à une autre lorsque je découvre une splendide robe de velours noire légèrement décolletée, à manches courtes bouffantes en dentelle blanche.

M. Lessard qui voit tout… m’offre de l’essayer. Elle me va à merveille. Un tour de valse devant le miroir… J’imagine le regard admiratif de Claude. J’achète… ou plus exactement, je fais mettre de côté, le temps de ramasser le montant de la merveilleuse robe.

En entendant mon nom, M. Lessard m’apprend que je porte le même nom que celui de sa femme et, plus encore, que le père de madame Lessard est cousin de mon grand-père Onésime. Nous voici presque en lien de parenté.

Votre oncle Monseigneur Victor vient souvent nous visiter…

Apprenant que l’enseignement me laisse mes après-midis libres, il me propose de travailler comme vendeuse dans le département des robes, manteaux et fourrures.

Je n’ai pas d’expérience.

Vous avez le sourire… C’est primordial.

 

Au travail

D’emblée j’ai aimé ce travail d’appoint. Il ne ressemblait en rien à celui de l’éducation. J’y trouvais un monde de beauté et d’élégance où l’approche psychologique de la vendeuse doit savoir orienter les clientes vers le bon choix et surtout leur donner satisfaction. Défi quotidien, toujours renouvelé. L’atmosphère du lieu ressemblait à un grand salon feutré. Des fauteuils disposés ici et là permettaient aux clientes de faire la pause au besoin. C’est là que souvent M. Lessard rassemblait les vendeuses pour donner ses directives. Un vrai PDG.

Je me sentais privilégiée. Il me réservait souvent des tâches particulières. Un jour entre autres il me confia une publicité téléphonique pour une vente de manteaux de fourrure. C’était une innovation pour l’époque. Pour le faire sans accaparer la ligne téléphonique du magasin, c’est chez lui, dans sa luxueuse résidence, qu’il m’amena. Il m’installa dans sa chambre, près du téléphone de la table de chevet.

Prenez vos aises et appuyez-vous sur mes oreillers.

Aidée du bottin, j’invitais durant toute la journée les dames de Chicoutimi, avec le plus de persuasion possible, à venir voir les aubaines offertes au magasin. Une pause au diner dans la grande salle à manger avec Mme et M. Lessard. Quel honneur!

Le lendemain matin, je reprenais mon travail habituel. Mon patron me salua avec un sourire coquin.

Votre parfum a flotté dans l’air de ma chambre toute la nuit…

Un peu mal à l’aise, j’ai sagement déduit qu’un homme, tout patron qu’il soit, avait le droit de rêver.

Autre marque de considération, il me demandait souvent de modeler un manteau de fourrure devant une cliente.

Quand elle vous voit le si bien porter, disait-il, cela est vendeur.

J’ai même eu le plaisir de participer à un défilé de mode au Capitole. C’est à moi qu’il réserva l’honneur de porter la robe de la mariée. À mon tour de rêver, moi qui projetais de convoler en juste noce bientôt.

 

L'homme

J’ai toujours senti que M. Lessard, tout homme charmant et charmeur qu’il était, manifestait son attachement envers moi avec beaucoup de respect. Avec le recul, je pense que le fait de porter le même nom que sa femme et de me savoir en amour avec mon bel étudiant le rendait romantique.

Pour preuve, il m’accorda facilement congé pour aller au bal de la faculté de Droit de Laval, même si le magasin avait besoin de tout son personnel pour la vente de fin de saison. Il partageait à sa façon ma joie, allant même jusqu’à me prêter une étole de vison pour compléter ma toilette.

Autre délicatesse de sa part. De retour d’un salon de la mode à Paris, mon cher patron me remit discrètement une broche en argent.

Cette petite ballerine m’a fait penser à vous qui suivez des cours de ballet.

J’aurais sûrement d’autres anecdotes à évoquer qui témoigneraient de ses attentions, mais je terminerai par cette dernière qui n’est pas la moindre.

Quelques jours avant notre mariage, j’ai reçu en cadeau un ensemble de draps brodés en fine percale. Sur la carte de vœux, ces mots signés J.A. Lessard :

Que votre ménage soit toujours dans de beaux draps et s’il vous arrive de rêver, j’espère y avoir une petite place.

 

22.11.2008

Les violons

 

Année faste en émotions que l’année mille neuf cent quatre-vingt-quatorze : exposition-rétrospective de ma peinture, publication d’un livre sur mon cheminement artistique, quarantième anniversaire de notre mariage et j’en passe.

Cet automne-là l’orchestre symphonique du Saguenay organise un concert-bénéfice et demande à ses abonnés des suggestions lucratives. Claude soumit la sienne en secret au chef Jacques Clément.

La salle est pleine. Nous occupons nos places habituelles à côté d’amis assidus. Le programme varié indique qu’il y aura des surprises.

Arrive la dernière pièce avant l’intermission. L’animatrice de la soirée, Valérie Cloutier, la présente ainsi :

— La prochaine pièce que jouera l’orchestre est dédiée à une artiste qui expose actuellement en rétrospective au Centre national d’exposition à Jonquière et qui célèbre cette année son quarantième anniversaire de mariage. Son époux a commandité l’œuvre en souvenir des premiers regards échangés…Voici Pizzicato Polka de Johann Strauss.

Au fur et à mesure de la présentation je figeais d’émotion. Tout ce que j’ai su dire à Claude fut : T’es fou, t’es fou… sans bon sens… Encore une fois il me surprenait.

Il faut rappeler pour la petite histoire que Claude et moi nous sommes connus lors du spectacle du tricentenaire du lac Saint-Jean où je dansais le rôle de la ouananiche imprudente sur la musique de Pizzicato polka de Johann Strauss.

À la pause, un ami dit à Claude toute son admiration et lui de répliquer :
— Pour la séduire autrefois je jouais en solo, maintenant il me faut l’orchestre au grand complet.

Très cher Amour !

 

L'Opéra de Pékin

 

Pour remercier les Malo de leur généreux accueil à Sarasota, nous les invitons à assister au spectacle de l’Opéra de Pékin présenté en cette ville.

Laurent, alors âgé d’à peine trois ans, est assis à ma droite au théâtre. Comme nous tous, il ne comprend pas les mots et me demande constamment :

Qu’est-ce qu’il dit?

Pour ne pas le décevoir, en m’inspirant de ce que je vois sur la scène, je lui invente des dialogues plausibles.

— Le prince dit à son amoureuse qu’il l’aime.

— Et elle, qu’est-ce qu’elle dit?
— Qu’elle l’aime aussi…
— Qui est-il celui qui vient d’entrer?
— C’est un rival qui veut lui ravir sa bien-aimée.

Fanny, la grande sœur de Laurent, avertit son petit frère de ne pas déranger grand-maman.

Mais, elle est allée en Chine avec grand-papa. Elle connaît le chinois.

Belle logique de notre petit homme.

Maintenant âgé de seize ans c’est lui qui pourrait me servir de traducteur car il étudie le mandarin et… il est allé aussi en Chine.

 

L'ennuyance

 

Je me souviens d’avoir vécu à l’adolescence des moments d’ennuyance. Par exemple, lors des retours de voyages où je laissais une vie trépidante pour retrouver une vie ordinaire… C’était l’ennui.

J’imagine que c’est ce que ressentait mon amie Louise lorsqu’avec André elle nous arrive un jour en disant :

— Comme notre vie est ennuyante, nous venons voir du monde…

Vie ennuyante ? Surprenant, quand on connaît le rythme de vie de Louise et André.

Il faut dire qu’ils venaient tout juste de terminer deux sessions en Histoire chez les ainés à l’Université Laval où André en est l’illustre professeur et Louise l’indispensable collaboratrice. Vie remplie s’il en est une.

Arrêter la cadence laisse sûrement un vide qui ressemble à l’ennui.

Louise, je connais de jeunes étudiants du troisième âge qui s’ennuient aussi après leurs passionnants cours hebdomadaires en Histoire.

 

Scène de ménage

 

Je ne me rappelle pas avoir vécu une scène de ménage aussi humiliante que celle-là. En fait, nous ne nous sommes jamais vraiment chicanés, Claude et moi.

Cela se passait un matin de janvier par un temps froid de vingt sous zéro. Ce matin-là, je donnais un cours à la première heure. Ma voiture, pour des raisons pratiques, avait dormi devant le garage alors que celle de Claude y avait passé la nuit bien au chaud à l’intérieur. J’étais pressée d’arriver à l’école et voilà que ma vieille Ford refuse de démarrer. Claude, en galant homme, s’habille prestement, sort de la maison et s’assoit à ma place. D’un seul coup, la voiture démarre. Souriant, il me cède ma place.

— Je te suis avec ma voiture.

Au premier coin de rue, ma voiture s’éteint. Rien à faire, elle ne veut pas obéir… Claude descend et me dit sèchement: Tasse-toi ! De nouveau un seul tour de clé de sa part et c’est reparti…Humiliée de plus belle je me demande même si je lui ai dit merci.

La moutarde me monte au nez…Pour mon malheur, autre intersection, autre panne! Là c’en est trop. Mon homme ouvre la portière et m’apostrophe ainsi :

— Cou'donc ! qu’est-ce-que vous avez vous autres, les femmes, avec la mécanique? !!!

Insultée dans mon égo, j’attrape ma serviette de prof, sors de l’automobile, m’empare de la voiture de Claude, démarre, lui laissant la vieille guimbarde.

Jamais mes collègues ne m’ont vue ainsi courroucée et me demandent de quelle tempête je sors.

— De la sempiternelle tectonique entre les forces de l’homme et celles de la femme aussi différentes qu’un moteur Diésel et une Ford à pédale.

Le soir, alors que je suis de retour à la maison, on sonne à la porte.

— Des fleurs pour vous madame.

C’était une douzaine de roses rouges de la part d’un champion en mécanique et … en réconciliation du cœur.

La belle et la bête

 

Le programme en art que je donnais aux adultes au Cégep de Jonquière contenait des cours de dessin avec modèles vivants.

Un jour, mon modèle féminin, une jeune femme d’une grande beauté, me demande si son copain peut entrer dans la salle de cours.

C’est lui qui me transporte, dit-elle. Il va se faire discret.

N’y voyant pas d’objection, j’accepte.

C’est pour moi un choc lorsque je le vois entrer. Son compagnon est un homme laid, atypique et difforme.

J’essaie de contrôler les signes de mon étonnement et je l’invite à s’asseoir en arrière de la salle. Je le vois qui se plonge dans la lecture d’un bouquin, indifférent semble-t-il au fait que sa belle prenne la pose sur le podium.

J’ai beau suivre l’avancement des croquis de mes élèves, mon esprit demeure hanté par le paradoxe de ce couple. Pour moi, c’est la belle et la bête.

L’heure de la pause venue, je rejoins mon modèle revêtue qui cause avec son compagnon. Je découvre les yeux de cet homme. Le regard admiratif qu’il pose sur sa belle et les propos intelligents qu’il tient sur le livre qu’il a en mains me font oublier sa laideur. Je découvre alors sa beauté intérieure.

Cet homme intéressant et tendre avait une belle âme. La Belle qui le voyait avec les yeux du cœur le savait déjà.