22.11.2008

Anonymus

  

Souvent dans un musée on lit près d’un tableau ancien: auteur anonyme. L’anonymat existe encore dans des temps plus nouveaux.

En 1981, je reçus la commission de peindre le portrait officiel de Claude Vaillancourt, président de l’Assemblée nationale du Québec. Monsieur Vaillancourt, député de Jonquière, connaissait mon travail et me fit confiance. Le président précédent, Clément Richard, avait été peint par Jean-Paul Lemieux. Venir après ce dernier était grand honneur pour moi.

Toute fébrile, j’accepte de relever le défi. Au surplus c’est la première fois qu’on confie pareil mandat à une femme. Forte de la crédibilité qu’on m’accorde, je me rends à Québec pour signer le contrat devant le trésorier de l’Assemblée nationale. Celui-ci semble étonné du faible montant que je demande pour mon travail.

Je crois qu’il est de bonne éthique d’exiger selon ma cote, dis-je. Je comprendrai plus tard le motif de sa réaction.

Après trois mois de travail intensif le portrait est terminé et va rejoindre ceux de ses pairs dans la galerie des présidents du Parlement du Québec.

L’incident que je veux évoquer arrive quelques années plus tard.

Richard Guay succède à Claude Vaillancourt comme président. C’est Francisco Iacurto qui réalise son portrait.

Le journaliste Normand Girard, chroniqueur parlementaire, écrit dans le Journal de Québec un article dévastateur sur les éléphants blancs de l’hôtel du parlement où il révèle certaines dépenses qu’il juge excessives. Il cite notamment les portraits réalisés par Lemieux et Iacurto. Il révèle qu’ils ont coûté respectivement 40 000$ et 30 000$. Il mentionne qu’entre les deux, une artiste de Jonquière n’a demandé que 3 000$. Et d’ajouter : le tableau a aussi fière allure…

Même si cela était tout à mon avantage, j’ai bondi en voyant qu’il nommait les artistes qu’il jugeait excessifs et taisait le nom de l’artiste raisonnable. Ma lettre interrogative envoyée au journaliste n’a reçu ni accusé de réception ni réponse.

Anonymus was a woman, a dit Virginia Woolf.


Yvonne
19 août 2008

20:11 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : femme

La murale du Krieghoff

 

Hiver 2003. Cela fait maintenant cinq ans que nous habitons l’immeuble Krieghoff à Québec. Chaque fois que je vais dans le garage, à la sortie de l’ascenseur, je fais face à un mur de béton des plus insignifiants. L’idée d’y peindre une murale devient de plus en plus impérative en moi, d’autant plus que ce mur jouxte notre espace de stationnement.

Je me mets donc au dessin dans le secret de mon atelier et laisse aller mon imagination afin de mettre un peu de vie en cet espace gris. Les croquis terminés, je soumets mon projet au conseil d’administration de l’immeuble qui accepte ce legs avec enthousiasme.

Le sujet? Un hymne à la beauté patrimoniale de la ville de Québec et un clin d’œil affectueux à nos six petits-enfants. On y voit une rue en perspective bordée de maisons évoquant des caractéristiques de l’architecture de Québec. À gauche, ce sont des résidences, à droite des commerces : restaurant, auberge et galerie d’art. Dans la vitrine de cette dernière je me suis permis d’y placer certaines œuvres que j’aime.
Au premier plan un chat traverse la rue pavée de pierres sous l’œil amusé de Laurent penché au bord d’une fenêtre qui l’observe. Les trois grandes, Ariane, Léa et Fanny s’en vont vers le parc qu’on aperçoit au fond tandis que les deux jeunes, Cloé et Évelyne, en reviennent.

Me voici donc à l’œuvre : d’abord il me faut carreler et tirer des lignes au fusain pour transposer sur la surface de béton de onze par neuf pieds le dessin conçu sur papier, puis par la suite je dois peindre le tout avec des couleurs. Cette réalisation aura pris deux mois et demi de travail.

Dès le début de mon travail, notre gérant, monsieur Soucy, m’a offert des escabeaux, une table pliante pour déposer mon matériel, un projecteur et un lieu de rangement pour y déposer le tout en sécurité à la fin de la journée.

Loin d’être lourd ce projet m’a apporté beaucoup de plaisirs grâce particulièrement aux nombreux contacts avec les résidents de notre immeuble qui y allaient de leurs commentaires. Je n’aurais jamais pu rêver meilleure façon de connaître tous ces gens.

Les réactions se manifestent différemment selon les tempéraments. Les timides esquissent tout simplement un sourire au passage. Les curieux s’arrêtent et observent un moment sans me poser de questions. Les audacieux y vont de leurs observations.

Un monsieur s’arrête en retrait tous les matins de plus en plus longuement. Un jour, il s’enhardit et me dit avec un très fort accent anglais :

C’est très beau…

Je le remercie et en profite pour lui demander son nom.

Appelez-moi, James…

J’apprends dans les jours suivants qu’il a fait carrière comme architecte naval en Europe et que maintenant à la retraite il a trouvé femme et patrie à Québec. J’en ai fait mon conseiller lorsqu’un problème de proportions m’interpellait.

Un couple charmant, Suzanne et Pierre, sont parmi les plus intéressés à échanger quelques mots au passage. Un jour, ils arrivent sombres et silencieux. Je sens la mauvaise nouvelle. À mon regard interrogateur, Suzanne, les larmes aux yeux, me dit qu’ils reviennent de chez le médecin. Pierre a reçu un inquiétant diagnostic. Je pose mon pinceau et les embrasse avec compassion. Quelques mois plus tard, Pierre nous quittait définitivement… Suzanne demeure une amie.

Suzanne a une petite-fille, Béatrice, âgée de trois ans qui court voir la murale chaque fois qu’elle vient visiter sa grand-mère. La petite me demande un jour si je vais y dessiner une tortue. Un temps de réflexion… et je lui dis que la tortue est là et joue à la cachette dans le parc. Comme je suis moi-même grand-mère je sais qu’on doit trouver une réponse satisfaisante à l’imagination des enfants.

On compte en nos murs les Joly-de-Lotbinière. Monsieur est descendant du seigneur du même nom. Il a fait carrière dans la diplomatie. Madame vient d’une famille d’artistes. Ils sont tous deux très élégants de physique et de langage. Leur conversation fort enrichissante me révèle chaque fois un peu plus la richesse de leur culture dans le domaine artistique.

Vers la fin de mon travail, une dame s’insurge sur la pertinence de la fleur de lys au fronton d’une des maisons.

J’espère que vous allez faire aussi un drapeau canadien quelque part…

Elle cherche une approbation auprès d’un autre résident présent. La politique est un sujet délicat au Québec et il répond habilement :

C’est une œuvre d’art, madame, ce n’est pas une œuvre politique.

Avec cette prudente réponse il me dispense de l’obligation de donner à cette dame un cours d’histoire sur nos ascendances françaises.

Je m’en voudrais de ne pas parler de Roger D. que j’appelle mon chevalier servant parce qu’il m’aidait souvent à sortir ou à ranger le matériel. Avant sa retraite il était lettreur dans une grande entreprise d’enseignes. J’avais donc le spécialiste idéal pour inscrire dans les normes les mots RESTAURANT, AUBERGE, GALERIE d’ART et ARRÊT que l’on trouve sur la murale. Depuis il demeure pour nous un homme empressé à nous rendre service au besoin.

Le travail terminé, le Conseil d’administration de l’immeuble invita tous les copropriétaires à un vernissage qui se tint devant la murale. La fierté et le contentement étaient manifestes chez ces gens qui s’étaient approprié l’œuvre au fil de son évolution. Il m’arrive encore de voir des résidents amener des amis visiter LEUR murale.

19:22 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : murale

Beauté

 

On m’a souvent demandé pourquoi je ne peignais que des enfants et de belles jeunes femmes. Ou encore, pourquoi jamais la laideur?

De façon spontanée je réponds que c’est la beauté qui est pour moi sujet d’émerveillement et qui m’inspire. Pour moi rien n’est plus gracieux que le corps humain au printemps de sa maturité. Cela n’exclut pas mon admiration pour la beauté sereine d’une vieille femme aux rides marquant l’histoire de sa vie, mais l’opportunité d’en avoir une comme modèle ne s’est pas présentée.

Quand je regarde mon cheminement artistique je constate que j’ai choisi mes modèles de façons diverses.

Par exemple Nadine qui posa pour moi pendant trois ans s’était offerte spontanément lors d’une rencontre dans la boutique où elle travaillait.

Dans le cas de Christine, c’est moi qui l’ai abordée lors d’une soirée sociale. J’avais été séduite et inspirée par sa longue chevelure noire et bouclée.

Pour illustrer La promise du lac c’est l’éditeur qui m’avait proposé Sonia. Dès notre première rencontre la chimie s’est installée entre nous deux. Quinze tableaux résultèrent de notre collaboration.

Dans d’autres cas c’est le sujet des tableaux qui m’a guidé. Ainsi, lorsque j’ai abordé le thème de la musique, je me suis rendue au Conservatoire de Chicoutimi pour y rencontrer le directeur et lui exposer mon projet. Celui-ci me donna carte blanche pour observer et choisir les différentes instrumentistes qui m’intéressaient.

Enfin il est arrivé que des amis et parents (dont quelques hommes) acceptent volontiers de poser dans mon atelier.

Poser est un art exigeant qui demande discipline, naturel et disponibilité. Il nécessite une confiance réciproque entre le modèle et le peintre. Le modèle, loin d'être une potiche inerte, se doit d’être vivant et expressif jusqu’au bout des pieds. J’ai toujours eu une excellente collaboration de tous mes modèles. Certaines m’ont avoué que ce fut une des plus belles expériences de leur vie.

Au sujet de la laideur, certains expressionnistes comme Schiele et Goya ont su rendre des sujets morbides avec succès. Moi je m’en sens incapable.

 

18:49 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : modèle

Beau gars

 

Je n’ai jamais eu de difficulté à trouver des modèles féminins pour poser dans mon atelier. Plus difficile ce fut du côté masculin.

Un jour, alors que je devais représenter un homme dans un tableau, j’ai demandé à un collègue s’il accepterait de poser pour mon projet. Surpris et flatté il accepte illico à mon grand contentement.

Le lendemain matin à la première heure, il m’appelle pour me dire qu’il se désistait. Pourquoi? Il avait informé sa femme et ses filles de la chose et cela avait déclenché de leur part hilarité et moquerie comme : Te prends-tu pour un Adonis? Il n’en avait pas dormi de la nuit.

Me voilà donc de nouveau à la recherche d’un autre modèle.

Mon fils François en vacances à la maison, témoin de ma déception, ose d’un air coquin :

Pourquoi chercher ailleurs alors que tu as un beau gars devant toi?

Pourquoi pas en effet? Jamais je n’avais pensé demander à un de mes fils de poser nu devant moi. J’avais pourtant sous les yeux le bel adonis que je cherchais pour mon tableau.

 

18:35 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : modèle

Utilité de l'art

 

L’art est-il utile? Sempiternelle question que se pose souvent le public et parfois les artistes eux-mêmes. Quelques anecdotes puisées au cours des ans m’ont pour ma part rassurée sur le rôle éminemment utile qu’il joue dans la société.

Je me souviens avoir lu que la sœur du célèbre peintre chinois Zao Wou-ki lui reprocha un jour de ne pas exercer un métier utile au peuple. Elle militait dans le parti communiste au temps de Mao et estimait que la peinture qui n’enseigne rien au peuple est inutile. Le peintre lui raconta alors une vieille légende chinoise :

Un prisonnier est seul et ligoté. Il est désespéré et ne voit pas comment il pourra retrouver la liberté. Avec son pied il réussit à tracer sur le sol l’ébauche d’une souris puis s’endort. Au cours de son sommeil il rêve. Le petit rongeur prend vie et vient de ses dents acérées couper ses liens.


L’art libère.

 

En voici une autre. Quelqu’un demande un jour à un mendiant de Rome s’il est scandalisé de voir tant de dômes dorés dans la ville.

— Non, dit-il, cela me fait battre le cœur quand je les regarde.

 

L’art réjouit.

 

Autre anecdote, personnelle cette fois. Une dame de Jonquière m’appelle un jour pour me remercier de l’avoir sauvée.

— En quoi? demandai-je intriguée.

Vous vous souvenez que j’ai acquis il y a trois ans votre tableau « JEANNE » qui représente une femme assise à une fenêtre? Ce tableau m’a sauvé la vie. Il m’a aidée à sortir d’une profonde dépression qui me tenait recluse. Dès que j’étais assaillie d’idées noires, j’allais m’asseoir en face de cette femme. Sa sérénité m’apaisait. Grâce à elle je suis maintenant guérie et j’ouvre ma fenêtre à la vie. Je voulais vous dire merci.

 

L’art guérit.

 

Ici à Québec, ceux qu’on nomme les jeunes de la rue ont découvert qu’ils pouvaient faire des murales remarquablement belles sur les murs de la ville. En ce faisant, ils ont trouvé un sens à leur vie et gagné l’estime de leurs concitoyens.

 

L’art réhabilite.

 

L’art serait donc utile?

 

18:32 Publié dans Style | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art