22.11.2008

Heure mauve

 

C’était en 1975 lors d’une exposition collective de peinture au Cégep de Jonquière. Un jeune couple me demande si je veux bien leur vendre l’œuvre intitulée HEURE MAUVE. Je conservais cette huile dans ma collection particulière et elle n’était pas à vendre. Je leur propose d’autres tableaux. Rien à faire, c’est celui-là qu’ils veulent.

À cette époque, je n’avais pas encore peint de personnages dans mes tableaux. Sans le savoir je m’y acheminais tout doucement. Des portes entrouvertes, de longs couloirs laissaient deviner une possible présence humaine. HEURE MAUVE s’inscrivait dans cette étape de mon cheminement. Comme son titre le suggère, c’était une huile monochrome dans des tons de mauve où on voyait une porte ouverte sur un espace clos et sombre et, adossée au mur du premier plan, une chaise droite, vide et noire. C’était un tableau énigmatique qui suggérait l’attente ou l’absence.

Quelques années passent. Le directeur de la galerie l’Heptade me demande de lui apporter de nouvelles œuvres à vendre. Plongée que j’étais dans un nouveau thème que je réservais pour une future exposition, je sacrifiai HEURE MAUVE.

Deux jours après, le tableau était vendu. Le galeriste m’explique :

Un homme a vu la toile dans la vitrine. Il est entré tout excité n’en croyant pas ses yeux en disant : « elle le vend? » Il nous a affirmé avoir eu naguère un choc lors d une exposition au Cégep et qu’il voulait l’acquérir.

Il s’appelait Pierre Caron.

Le mois suivant, je lis avec stupéfaction dans le journal qu’une jeune dame venait de perdre la vie dans un accident. Elle était l’épouse de Pierre Caron.

HEURE MAUVE venait de prendre tout son sens.

Mystérieux cheminement d’une œuvre d’art.

 

Les ormes et la famille

 

La marche matinale sur les Plaines d’Abraham est devenue pour moi une sorte de rituel à la fois physique et affectif. Cela me permet d’entretenir la forme et le souvenir.

Cet ensemble paysager bucolique où l’orme règne en nombre et en majesté a tôt fait d’évoquer ma famille, les Tremblay de Kouchepagane, pour qui l’orme est un symbole d’appartenance.

En effet, lorsqu’en 1926 la compagnie Duke Price harnacha la rivière Saguenay pour fin d’électricité, le lac Saint-Jean fut haussé et inonda une importante forêt d’ormes centenaires sur la terre familiale.

Cet événement tragique, suivi de procès retentissants, a élevé pour nous l’orme au rang d’objet-culte.

J’ai grandi à l’ombre de ces arbres. Il y en avait quantité autour de la maison. Plus tard, à ses huit filles, mon père offrait en cadeau de mariage des ormes qu’il plantait lui-même dans une sorte de cérémonial.

Lorsqu’il y a dix ans nous sommes venus vivre à Québec, je fus ravie de voir autant d’ormes sur les Plaines. Loin de me sentir coupée de mes racines, je me sentais en milieu familier.

Un matin où je marchais allègrement un grand orme dont une des branches majeures était soutenue par un tuteur me rappela mon grand-père, cet homme altier qui marchait avec une canne. À côté de lui, deux ormes solides et rapprochés pouvaient tout naturellement s’appeler Raoul et Eugénie, mes parents. À quelques mètres, un groupe de quatre me rappela la complicité de mon frère aîné Charles-Eugène avec ses sœurs Marguerite, Cécile et Claire. L’imagination trottant, j’ai déniché Germaine en retrait protégeant la petite Marie discrète et solitaire.

Ils sont tous là, nommés et identifiés, ces membres de ma famille déjà rendus au Paradis.

Chaque matin, je les salue au passage sans perdre la cadence avec tendresse.


La Ouananiche

 

L’été de mes seize ans aura eu une importance déterminante dans ma vie.

En cette année 1947 on célébrait le tricentenaire de la découverte du lac Saint-Jean par un grand pageant comptant au moins deux cents figurants sur une scène extérieure à Desbiens. Notre oncle Laurent Tremblay en était l’auteur et partageait la mise en scène avec le chorégraphe Maurice Lacasse Morénoff. Ce spectacle fut répété une dizaine de fois.

Avec mes sœurs Gilberte et Madeleine je fus invitée à en faire partie.
Ce fut pour moi des moments de rêve. Pour la première fois je vivais dans le monde merveilleux du théâtre et me découvrais une passion pour la danse.

C’est sans doute ce qu’à compris monsieur Morénoff lorsqu’il m’a proposé d’interpréter le solo vedette du numéro intitulé LA OUANANICHE, ce saumon d’eau douce aussi emblématique de la région que le bleuet.

La chorégraphie de ce numéro était descriptive et pleine de vivacité. Sur Pizzicato Polka de Johann Strauss une vingtaine de danseuses personnifiant les ouananiches simulaient le va et vient des poissons dans l’eau à travers des voiles bleutés en mouvements ondulatoires. Vers la fin un pêcheur lance sa ligne. Une imprudente (c’était moi) mord à l’hameçon et c’est dans une pirouette de grande agilité qu’elle est entraînée hors de l’eau. Fin du numéro. Applaudissements.

L’acteur qui jouait le rôle du pêcheur était un charmant jeune étudiant en génie qui s’appelait Robert. Mais le véritable pêcheur de cet été là, portait le nom de Claude. Son travail d’animateur sur le train qui amenait les spectateurs de Chicoutimi à Desbiens lui permit d’assister à toutes les représentations. La première fois qu’il est venu me féliciter dans les coulisses je fus d’emblée séduite par l’élégance de ce jeune homme souriant, portant béret béarnais et appareil-photo en bandoulière. Ses brèves visites successives me donnaient des ailes.

Monsieur Morénoff n’aura jamais su pourquoi la ouananiche, à sa grande satisfaction, bondissait de plus en plus haut d’un soir à l’autre.

La ouananiche, elle, savait quel hameçon magique l’avait piquée.