06.05.2009

Choc des mentalités

 

Quelques années après la mort de maman, mon père épousa Yvette, une veuve de notre voisinage, qu’il avait connue de façon très romantique en lui portant secours lors du bris de sa corde à linge.

C’était une personne gentille et attentionnée mais elle avait des idées bien arrêtées sur le rôle traditionnel des femmes, ce qui me mit souvent dans l’embarras.

À l’époque, nos quatre enfants allaient tous à l’école. J’avais repris mon travail d’enseignante. De plus je suivais des cours de spécialisation en art au cegep et à l’université.

De sa fenêtre Yvette voyait mes allés et venues et ne pouvait s’empêcher de faire ses remarques à mon père.

J’ai vu Yvonne à sa table de travail cette nuit. Il était bien une heure…Pauvre enfant ! Et ce matin, elle partait à huit heures pour l’école !

Papa qui passait me voir tous les jours constatait que tout allait rondement et que la famille s’accommodait bien de la situation. Il retournait rassuré jusqu’au prochain commentaire :

Elle ne doit pas avoir le temps de faire de la soupe tous les jours. Tiens, Raoul, va donc leur porter cette marmite pour le dîner.

Cela me mettait mal à l’aise, car papa oscillait entre les deux mentalités et scrutait les moindres traces de fatigue chez sa fille.

Un dimanche après-midi de décembre, nos voisins viennent nous rendre visite. Au moment de partir Yvette annonce qu’elle va cuire ses beignes du temps des fêtes.

Des beignes, s’écrit Yves, je ne me souviens plus quand j’en ai mangés.

J’ai beau lui faire de gros yeux désapprobateurs, Yves continue sur sa lancée en insistant sur sa situation de pauvre miséreux.

Quelle semonce il a eu droit après leur départ!

Lors du souper on frappe à la porte. C’est grand-papa qui remet à Yves un bol rempli de beignes encore chauds à partager.

Hein maman, ça valait la peine de me plaindre.


La conciliation travail-famille ne s’est pas faite sans heurt.

 

22.11.2008

Souvenirs de Grèce

 

De notre voyage en Grèce en 1978 émergent pour moi deux points mémorables : l’humour de notre beau-frère Gaston et la rencontre d’Anna à Athènes.

 

L'humour de Gaston

 

Bien sûr que les monuments antiques, témoins de civilisations millénaires, ne laissent pas indifférent, que les dieux et les mythes demeurent omniprésents, que le ciel d’azur ressemble à nul autre. Mais voir cela avec Gaston ajouta une couleur particulière.

Je le connaissais de compagnie amusante, mais jamais à ce point. Il nous surprenait par ses expressions archaïques et spirituelles.

Par exemple au Musée archéologique d’Athènes, Gaston qui nous devançait d’une salle, revient pour nous annoncer que dans la pièce suivante on verrait de maudits beaux cruchons… En effet, de superbes amphores nous attendaient… De même à notre descente du bateau à Santorin il nous prévient qu’on devra prendre un taxi à poil… En effet ânes et muletiers nous attendaient pour accéder au sommet de l’île. Généreux dans la démesure, il disait à Andrée, sa femme, quand elle semblait attirée par quelque chose : achètes-en pour trois mille piastres !

Autre originalité de sa part. Il ne suivait pas les guides. Son tempérament empirique l’amenait à faire seul ses propres découvertes. C’est ainsi qu’à Delphes il avait conclu avec justesse que les ruines de trois villes se superposaient. À croire qu’il avait consulté l’Oracle! Il basait sa conclusion sur ses propres observations de la colline montrant différents matériaux superposés (torchis, pierre et brique) alors que nous avions eu besoin du guide pour l’apprendre.

 

La rencontre d'Anna

 

La rencontre d’Anna fut d’un autre ordre.

Benjamin, un ami américain, sachant que nous allions à Athènes, m’avait donné le numéro de téléphone d’Anna en me priant de la saluer de sa part. Vous devriez bien vous entendre, m’avait-il dit. Anna était agent de bord pour la compagnie Olympic Airways.

Pour ne pas l’obliger, j’ai attendu à dix-neuf heures la veille de notre retour avant de l’appeler. J’ai à peine le temps de lui transmettre les salutations de Benjamin qu’elle insiste pour connaître le nom de notre hôtel.

Ne bougez pas, j’arrive.

Si tôt dit si tôt fait Anna nous arrive et nous invite sans façon chez elle pour prendre l’apéro. Nous ne pouvons refuser une si chaleureuse invitation.

Anna habite un appartement au cœur d’Athènes. L’appartement est luxueux et rempli d’œuvres d’art.
À l’évidence nous sommes chez des gens nantis et d’un statut social élevé.

Mon mari devrait rentrer bientôt, mais venez que je vous présente ma mère, mon fils et ma fille.

Sa maman est âgée de quatre-vingt-huit ans et vit avec eux.

Mon attention est attirée par un lit d’hôpital dans le salon. Un vieillard y repose.

C’est le père de mon mari. Il est plus ou mois conscient. Nous le déplaçons le jour de sa chambre vers le salon car il aime être présent à nos activités. Ici, ce n’est pas comme en Amérique, nous gardons nos vieux parents avec nous.

Cela dit tout simplement sans faire de morale. J’ai eu un pincement au cœur en pensant à mon papa hospitalisé à Métabetchouan loin des siens.

Je m’assoie en face de la maman. Elle me demande en grec comment va son autre fille Maria qui vit à New York et qu’elle n’a pas vue depuis cinq ans. Anna me traduit et me confie que sa mère croit que je connais Maria. Faites comme si, me demande-t-elle.

Elle va très bien, dis-je.

La vieille dame répète inlassablement Maria, Maria… comme autant d’aves venant du cœur.

Je sens son chagrin, je lui prends les mains, je tente par le sourire de la rassurer sur sa Maria… que je ne connais pas.

La porte s’ouvre. Entre un monsieur élégant. C’est l’époux d’Anna. Nous apprenons au cour de la rencontre qu’il est magistrat à Athènes et ami de Mélina Mercouri. L’apéritif pris, nos hôtes nous amènent dîner sur une terrasse au pied de l’Acropole en laissant la garde de leurs vieux parents à leurs deux adolescents.

La soirée est joyeuse et animée tant par le plaisir d’être ensemble que par le ouzo généreux. Les bouzoukis nous enchantent de leurs mélodies si typiques. Ce dernier repas en Grèce fut certainement le plus imprévu de notre voyage.

 

Jour de l'an mémorable

 

Cette année-là (1970?) le jour de l’an à Kouchepagane a duré trois jours.

Une tempête de neige abondante accompagnée de vents violents durant toute la journée avait fini par bloquer les chemins et confiner les soixante-et-seize membres de la famille réunis pour la fête. Le soir venu il était impossible à quiconque de quitter la maison paternelle avant l’ouverture de la route du rang complètement recouverte de neige à hauteur de clôtures.

Selon la tradition, la réunion commençait le matin par une messe célébrée par oncle Victor dans la chapelle familiale. Toute la tribu, (comme aimait dire mon père) se rassemblait ensuite dans la grande salle pour recevoir la bénédiction paternelle et échanger les vœux de bonne année. Après quoi, on festoyait, chantait, racontait des histoires, jouait à des jeux de société. En fin de journée, chaque famille rentrait chez elle.

Cette fois la tempête est venue changer la donne.

Notre hôtesse et belle-sœur Thérèse avait comme d’habitude préparé un fabuleux festin pour une journée… mais nullement pour trois jours et pour autant de personnes. Elle m’avouera plus tard avoir passé la nuit blanche à faire mentalement l’inventaire de ses réserves et à penser aux menus du lendemain. Heureusement son garde-manger abondait de pâtés, poulets, cretons, beignes et pâtisseries.

Autre problème, comment loger tout ce monde? Les dix chambres de la maison ne peuvent coucher soixante-et-seize personnes en même temps. On suggère un système de rotation pour la nuit. Joueurs de cartes et dormeurs se relayent. Un lit se vide, d’autres personnes s’y glissent. Jeunes cousins et cousines transforment les planchers du salon et de la salle à manger en dortoirs. On bavarde plus que l’on dort…

Pour ma part je me souviens avoir dormi sur le tapis d’une chambre où étaient couchés dans le lit ma sœur Gillot avec son mari Jean et leur petit dernier Jean-Pascal.

Je me souviens aussi d’une situation cocasse : notre très orthodoxe oncle Victor tout habillé, col romain, soutane boutonnée et ceinturée de rouge, allongé sur le même lit que mon père et son épouse, tels des gisants d’un autre âge.

Dès l’aube du lendemain la maison bourdonne comme une ruche. Chacun veut faire sa part. Thérèse distribue les tâches. Le tout dans la bonne humeur. On ne manque de rien sauf de pain et…de cigarettes pour les fumeurs impénitents. Des volontaires, tels de hardis esquimaux, s’offrent à braver la tempête et à aller chercher en motoneige au village ces denrées fondamentales.

En fin de journée, la tempête se calme. Le ciel se dégage de ses nuages. Nous décidons, ma sœur Madeleine et moi, de sortir pour marcher sur la croûte de neige durcie tel que nous le faisions dans notre enfance. Moments privilégiés. Les dunes de neige sculptées par le vent s’étendent à perte de vue. Jeu d’ombre et de lumière sur un paysage surréaliste et éphémère. Tendresse partagée de deux sœurs.

Au matin du troisième jour le son des déneigeuses se fait entendre. Dans quelques heures la route s’ouvrira à la circulation. Autour de la maison on s’affaire à dégager les voitures ensevelies sous la neige afin de permettre à chacun de rentrer chez soi.

Cette année-là le premier de l’an aura duré plus longtemps que d’habitude. Il aura permis à tous d’échanger des confidences et de mieux se connaître. Il reste un des plus beaux souvenirs de la famille.