14.01.2009

Croisière

 

Quoi de mieux pour se reposer de l’hiver interminable qu’une croisière dans les Caraïbes? C’est une première pour nous deux. Un saut de puce en Floride et nous embarquons sur le MS Noordam pour dix jours.

Presque tous les voyageurs sont en groupe et sont américains. Une crainte nous tatillonne: allons-nous trouver le temps long, nous qui sommes seuls parmi ces inconnus qui sont manifestement plus âgés que nous?

Nous nous acclimatons rapidement en prenant intérêt et plaisir à observer cette faune humaine qui nous entoure.

C’est une faune visible. Le soir: habit noir, nœud papillon, chemise blanche, ceinturon rouge sur ventre dodu pour les hommes; robe à paillettes, bijoux rutilants, talons aiguilles pour les vieilles dames. Le jour: exposition de varices, vergetures, cellulite, obésité autour de la piscine.

C’est aussi une faune très audible: on parle à haute voix, on rit fort, on s’interpelle bruyamment.

 

Relation étrange

Le premier soir je remarque sur la piste de danse deux dames d’un âge avancé. L’une et l’autre ont comme partenaire un jeune garçon. Claude, généreux, présume:

Ce sont deux grands-mères qui gratifient leurs petits-fils de belles vacances…

— Détrompes-toi, une grand-mère ne danse pas collée de cette façon avec son petit-fils!

La fin de la soirée me donne raison. Après avoir vraisemblablement bordé leurs mémés, nous retrouvons les deux gigolos au bar tendrement attentionnés l’un envers l’autre.

 

Sugar daddy

Un autre fait attire notre attention lors d’une escale à Saint-Thomas.

Dans un chic magasin de vêtements griffés où nous sommes entrés par curiosité, nous remarquons bien callé dans un fauteuil, cigare au bec et flute de champagne à la main, un monsieur corpulent.

Je le reconnais, il fait partie de notre croisière.

Nous observons discrètement la scène. Une jolie et séduisante jeune fille vient virevolter devant lui dans une robe splendide.

Gorgeous…!

Elle revient de nouveau avec une nouvelle toilette. Même manège de sa part et même réaction admirative de la part du monsieur.

Près du fauteuil, plusieurs cartons s’empilent et sans doute monte aussi la facture.

C’est la première fois que je voyais de mes yeux un sugar daddy ailleurs qu’au cinéma.

 

À notre tour

Dans l’anecdote suivante, c’est nous qui sommes les acteurs.

Une amie de Chicoutimi qui collectionne des vêtements typiques dans ses nombreux voyages nous avait offert de choisir quelques fringues pour la soirée costumée traditionnelle à bord de ces grands paquebots. Claude emprunte une djellaba marocaine et moi, un soyeux sari indien.

Au soir dit, une centaine de passagers costumés défilent devant un jury. Après délibération, l’animateur s’amène au micro et proclame les gagnants.

The first price is: The Sheik and his Wife.

Pauvre en anglais je crois avoir entendu : the chicken and his wife.

Claude, qui sont ces gens déguisés en poulet et en poule?

— C’est nous, les gagnants, Yvonne. Le cheik et sa femme…!

En prix on nous remet une bouteille de champagne et un panier rempli de souvenirs du MS Noordam.

 

Non, notre première croisière ne nous a pas paru longue. Elle nous a beaucoup appris sur les Caraïbes et beaucoup sur les multiples facettes de la nature humaine.


09.01.2009

Une Studebaker aventurière

 

À peine une heure de cours de conduite automobile et voilà que Madeleine prend le volant de notre Studebaker pour l’amener au Saguenay. Cette voiture d’occasion brille comme une neuve. Style coupé à ligne fuselée, de couleur jade, un vrai petit bijou digne de la fabuleuse aventure dans laquelle nous plongeons. Aventure à la fois missionnaire, culturelle et lucrative.

Mandatées par notre oncle, le Père Laurent Tremblay o.m.i., nous avons mission de parcourir le Québec, les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre pour diffuser sa dernière œuvre : Ma Croisade, un livre d’aspect attrayant, illustré par Odette Vincent Fumet, dédié à la Vierge Marie sous différents vocables : Notre Dame des épreuves, Notre Dame du travail, Notre Dame de la maison…

Je vous confie la vente de l’édition complète des 20 000 volumes, nous dit notre révérend oncle.

Beau contrat.

Nous sommes en 1952, une époque où la dévotion mariale, intensifiée par le chapelet en famille récité tous les soirs par le cardinal Léger à la radio de Radio-Canada, bat son plein. Il faut rappeler également qu’ìl est de coutume d’offrir aux élèves des livres en prix de fin d’année.

Le terrain est propice, nos vingt ans pleins d’enthousiasme, Madeleine et moi avons décidé de plonger dans l’aventure.

Le coffre de la Studebaker rempli de livres, nous ratissons au départ notre région en sollicitant les communautés religieuses d’enseignement et les commissions scolaires. La réponse est tout de suite positive. Nous livrons à la caisse et prenons aussi des commandes pour expédition ultérieure.

Madeleine a un don inné de vendeuse. Elle trouve toujours le mot persuasif. Quant à moi, l’expérience acquise au Royaume de l’élégance me sert bien. Le charme des jeunes démarcheuses joue souvent… surtout dans les institutions masculines. Dieu nous pardonne. C’est pour une bonne cause.

Fortes du succès obtenu au Saguenay, nous poursuivons la sollicitation dans d’autres régions toujours bien servies par notre voiture que j’ai appris à conduire. Mais en général c’est Madeleine, ma sœur aînée et leader de tempérament, qui la conduit. Le rôle de pilote me convient mieux. C’est également moi qui sur la route va aux renseignements.

Je me souviens qu’un jour nous cherchions un collège de la communauté des Pères du Saint-Esprit. Je m’informe à un vieux monsieur sur le bord de la route où se trouve ce collège.

Les péres du Saint-Esprit…? Ceuses-là qui ont un maniére de volaille su l’estomac?...

Il m’a, à sa manière, décrit la particularité de la soutane de ces révérends pères qui, en effet, arborent une colombe brodée sur la poitrine.

L’accueil en général est chaleureux. Surtout chez les religieuses qui nous invitent parfois à rester dîner au couvent. On sent une sorte de compassion à leurs yeux de moniales pour les petites filles aventureuses que nous sommes. Elles nous donnent souvent des filons, nous recommandent d’aller visiter d’autres couvents éventuellement intéressées à se procurer Ma Croisade.

Dans la région du Saguenay notre port d’attache est chez nos parents. Dans les Bois francs c’est chez notre sœur Claire à Victoriaville. À Montréal c’est à la maison d’édition des Oblats que nous trouvons une famille. En régions éloignées nous logeons ordinairement à l’hôtel quoique souvent une amie connait une amie… qui nous offre généreusement le gite et le couvert. Ces contacts privilégiés enrichissent nos connaissances et demeurent souvent des liens durables.

Lorsque nous logeons à l’hôtel, nous apprenons vite qu’en tant que jeunes femmes nous devons être prudentes. Un soir, à Mont-Laurier, deux voyageurs à la salle à manger nous font de l’œil. Indifférence de notre part. Après le repas, invitées toutes les deux par le supérieur du Séminaire que nous avions visité dans la journée, nous retournons à cette institution pour entendre Gilles Lefebvre (le fondateur des Jeunesses musicales du Canada) qui y donne un récital de violon. À notre retour à l’hôtel, nos deux lascars du souper sont dans le hall. Nous montons rapidement à notre chambre. Le temps de tourner la clé, on frappe à la porte :

Ouvrez la porte…on vous veut pas le mal, juste de l’affection…

Malheur! Pas de téléphone à la chambre pour appeler la direction. Nous restons muettes jusqu’à ce qu’on les entende enfin rebrousser chemin. La porte reste close jusqu’au lendemain matin, même si la toilette se trouve au bout du corridor. Dieu merci, dans la chambre il y a un lavabo… !

Notre passionnante découverte du pays et de sa diversité géographique et humaine se poursuit depuis près d’un an lorsque notre Studebaker manifeste des signes de fatigue. Il est vrai que nous lui avons beaucoup demandé: rouler des milliers de kilomètres par monts et par vaux, beau temps mauvais temps, porter sans répit de lourdes caisses de livres plein le coffre… et de sa vie antérieure on ne sait rien. Bref, nous devons à regret lui dire adieu.

Tout compte fait, nous réalisons que nous avons les moyens financiers de la remplacer. Une autre Studebaker toute neuve lui succède. Spacieuse, couleur bourgogne, rutilante comme un bon vin, cette nouvelle alliée demeure solidaire jusqu’à la fin de notre contrat avec notre oncle.

C’est à ce moment que je signe un autre contrat: mon contrat de mariage.

Ma sœur acquière ma part de la voiture tout en offrant généreusement à Claude et à moi de l’utiliser pour notre voyage de noce.

C’est le début en Studebaker d’une autre aventure qui dure depuis plus de cinquante ans.

 

02:55 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : auto, vente

22.11.2008

Étudiante à Toronto

 

En 1981, la Galerie Cardigan-Milne de Winnipeg où je tiens une exposition prévoit des rencontres avec des journalistes, dont une entrevue à la télévision CBC.

Mes connaissances très limitées de la langue de Shakespeare se résumant à peu près à yes et no, l’entrevue fut, à mon sens, désastreuse.

Sitôt sortie des studios, ma décision était prise : je vais étudier l’anglais.

Fortuitement le Seneca College de Toronto offre des cours d’immersion anglaise en partenariat avec le Collège de Jonquière. Je m’y inscris pour la saison estivale et j’accepte la pension chez une dame charmante du nom de Barbara McKay.

Investie de mon statut d’étudiante, je vole vers Toronto laissant mon homme à sa débrouillardise pendant six semaines, bien décidée (rien de moins) à revenir bilingue.

En plus des cours au collège durant la semaine, les jours de congé me donnent des occasions de parler anglais.

C’est ainsi que dame McKay qui travaille comme bénévole à la Art Gallery of Ontario m’invite souvent à l’accompagner et je peux de ce fait rencontrer des gens et converser.

Un soir de première où tout le gratin mondain de Toronto afflue, Barbara me confie la responsabilité de distribuer l’appareil audio-guide aux visiteurs et de leur en expliquer le mode de fonctionnement. Belle occasion pour moi de pratiquer mon anglais.

Confiante en mes capacités, je m’enhardis à ajouter un peu de fantaisie à ma job. En ajustant l’appareil sur l’oreille de certains gentlemen, je les félicite, dans mon meilleur anglais, sur la beauté de cette partie de leur anatomie.

What so beautiful ear you have sir!
You thing so ? dit le quidam intimidé.

Un autre rétorque: It is the first time I receive such compliment. Thank you !

Un troisième dit à sa femme : You never told me… Is it true?

Je continue mon manège sous l’œil amusé de Barbara jusqu’à ce qu’un élégant monsieur me demande dans un français impeccable :

De quelle région de France venez-vous, madame?

Cet honorable consul de France à Toronto (il s’agissait bien de lui) m’a du coup prouvé que mon accent révélait que je n’étais pas une vraie English woman .

Je ne suis pas revenue totalement bilingue de ce séjour, mais je suis rentrée chez moi très contente d’en savoir un peu plus que lors de mon interview à la CBC de Winnipeg.


19:59 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : langue

La mule noire

 

Il y a quarante ans de cela, nous visitions Françoise et André alors en Provence pour fin d’études doctorales. Quel accueil notre sœur et beau-frère nous ont fait! Eux qui vivaient depuis quelque temps au pays de Pagnol et de Daudet nous l’ont fait visiter et savourer.

Ce fut aussi plaisir et émerveillement de connaître leurs adorables fillettes, Suzanne et Marie-Claude, qui parlaient français avec l’accent du sud et une justesse de vocabulaire admirable.

Je ne peux résister à l’envie de raconter une anecdote savoureuse.

Un soir, alors que j’étendais une petite lessive, Suzanne pointe du doigt un slip de Claude et me demande dans son bel accent chantant:

À qui sont ces petites culottes tante Yvonne?

À Claude.

Oncle Claude?...Comme il a de petites fesses oncle Claude! Tu devrais voir les fesses de mon papa. Lui il a de grandes fesses.

Je ne suis pas allée vérifier…

Nous avions convenu qu’après un séjour d’une semaine chez eux à Palavas, nous les amènerions faire une tournée à Aix, Arles, Aigues-Mortes, Avignon.

Le premier soir à Aix, Françoise qui était habituée à gérer un budget modeste d’étudiant et qui ne voulait pas grever le nôtre avait déjà réservé une chambre à prix raisonnable à l’hôtel LA MULE NOIRE. Minimal en effet fut le prix et minimal aussi le confort : une chambre exiguë pour quatre, deux lits étroits aux matelas antiques, toilettes turques et lavabo à l’extérieur. Seul luxe, un paravent défraichi pour une certaine intimité. Bref nous y avons quand même dormi et nos rires valurent bien cinq étoiles.

Pour les étapes suivantes c’est nous qui choisissions les gîtes.

Cocasserie de la mémoire, nous avons oublié les noms de ces gîtes plus confortables mais jamais oublié celui de LA MULE NOIRE.

 

Souvenirs de Grèce

 

De notre voyage en Grèce en 1978 émergent pour moi deux points mémorables : l’humour de notre beau-frère Gaston et la rencontre d’Anna à Athènes.

 

L'humour de Gaston

 

Bien sûr que les monuments antiques, témoins de civilisations millénaires, ne laissent pas indifférent, que les dieux et les mythes demeurent omniprésents, que le ciel d’azur ressemble à nul autre. Mais voir cela avec Gaston ajouta une couleur particulière.

Je le connaissais de compagnie amusante, mais jamais à ce point. Il nous surprenait par ses expressions archaïques et spirituelles.

Par exemple au Musée archéologique d’Athènes, Gaston qui nous devançait d’une salle, revient pour nous annoncer que dans la pièce suivante on verrait de maudits beaux cruchons… En effet, de superbes amphores nous attendaient… De même à notre descente du bateau à Santorin il nous prévient qu’on devra prendre un taxi à poil… En effet ânes et muletiers nous attendaient pour accéder au sommet de l’île. Généreux dans la démesure, il disait à Andrée, sa femme, quand elle semblait attirée par quelque chose : achètes-en pour trois mille piastres !

Autre originalité de sa part. Il ne suivait pas les guides. Son tempérament empirique l’amenait à faire seul ses propres découvertes. C’est ainsi qu’à Delphes il avait conclu avec justesse que les ruines de trois villes se superposaient. À croire qu’il avait consulté l’Oracle! Il basait sa conclusion sur ses propres observations de la colline montrant différents matériaux superposés (torchis, pierre et brique) alors que nous avions eu besoin du guide pour l’apprendre.

 

La rencontre d'Anna

 

La rencontre d’Anna fut d’un autre ordre.

Benjamin, un ami américain, sachant que nous allions à Athènes, m’avait donné le numéro de téléphone d’Anna en me priant de la saluer de sa part. Vous devriez bien vous entendre, m’avait-il dit. Anna était agent de bord pour la compagnie Olympic Airways.

Pour ne pas l’obliger, j’ai attendu à dix-neuf heures la veille de notre retour avant de l’appeler. J’ai à peine le temps de lui transmettre les salutations de Benjamin qu’elle insiste pour connaître le nom de notre hôtel.

Ne bougez pas, j’arrive.

Si tôt dit si tôt fait Anna nous arrive et nous invite sans façon chez elle pour prendre l’apéro. Nous ne pouvons refuser une si chaleureuse invitation.

Anna habite un appartement au cœur d’Athènes. L’appartement est luxueux et rempli d’œuvres d’art.
À l’évidence nous sommes chez des gens nantis et d’un statut social élevé.

Mon mari devrait rentrer bientôt, mais venez que je vous présente ma mère, mon fils et ma fille.

Sa maman est âgée de quatre-vingt-huit ans et vit avec eux.

Mon attention est attirée par un lit d’hôpital dans le salon. Un vieillard y repose.

C’est le père de mon mari. Il est plus ou mois conscient. Nous le déplaçons le jour de sa chambre vers le salon car il aime être présent à nos activités. Ici, ce n’est pas comme en Amérique, nous gardons nos vieux parents avec nous.

Cela dit tout simplement sans faire de morale. J’ai eu un pincement au cœur en pensant à mon papa hospitalisé à Métabetchouan loin des siens.

Je m’assoie en face de la maman. Elle me demande en grec comment va son autre fille Maria qui vit à New York et qu’elle n’a pas vue depuis cinq ans. Anna me traduit et me confie que sa mère croit que je connais Maria. Faites comme si, me demande-t-elle.

Elle va très bien, dis-je.

La vieille dame répète inlassablement Maria, Maria… comme autant d’aves venant du cœur.

Je sens son chagrin, je lui prends les mains, je tente par le sourire de la rassurer sur sa Maria… que je ne connais pas.

La porte s’ouvre. Entre un monsieur élégant. C’est l’époux d’Anna. Nous apprenons au cour de la rencontre qu’il est magistrat à Athènes et ami de Mélina Mercouri. L’apéritif pris, nos hôtes nous amènent dîner sur une terrasse au pied de l’Acropole en laissant la garde de leurs vieux parents à leurs deux adolescents.

La soirée est joyeuse et animée tant par le plaisir d’être ensemble que par le ouzo généreux. Les bouzoukis nous enchantent de leurs mélodies si typiques. Ce dernier repas en Grèce fut certainement le plus imprévu de notre voyage.

 

Le pantacourt

 

Dans les années soixante j’ai appris qu’en voyage on ne doit pas choquer les gens par sa tenue vestimentaire.

À cette époque-là, c’était la mode au Québec du pantacourt. C’était un short que l’on disait habillé (moins que plus) et que l’on mettait le soir.

Le mien était en fin jersey noir. Je le portais sur un collant transparent avec des talons hauts. Je complétais ma toilette d’une tunique de soie cintrée à manches longues et col girafe. C’était ici très mode.

En toute innocence j’avais placé ce pantacourt dans ma valise pour notre voyage en France. Le lendemain de notre arrivée à Paris, je le porte pour une soirée au théâtre Le Châtelet.

Ce fut à l’entracte, lorsque Claude et moi sommes entrés au foyer du théâtre, que j’ai vu par des regards de travers que ma tenue était inappropriée. Deux dames vêtues de robes longues mesuraient des yeux la hauteur de mes jambes. L’une d’elles, pourtant décolletée jusqu’au nombril, dit à l’autre d’un air snob et assez fort pour que je l’entende :

On se croirait à Pigalle!

Mon pantacourt est resté dans ma valise tout le reste du voyage.

 

Rugissement

 

Voici une histoire de lionne que je tiens de la protagoniste elle-même.

Yves et Martine sont en vacances en France avec leurs deux filles, Ariane sept ans et Évelyne quinze mois. Ils soupent dans un bistro parisien. À la fin du repas, Évelyne, sans doute fatiguée, se met à pleurer.

On a beau essayer de la consoler, de lui offrir biscotte, fruit, jouet, rien ne réussit à la calmer. Les pleurs continuent de plus belle au grand désarroi des parents qui décident de quitter l’estaminet.

À la table voisine il y a un couple de personnes âgées qui sont accompagnées de leur chien. La vieille s’indigne à haute voix auprès du garçon de table :

A-t-on idée d’amener de jeunes enfants au restaurant ?

Le garçon de table approuve d’un geste de la tête, tout en caressant gentiment le toutou du couple. Martine sent bondir la mère lionne en elle. Elle se lève et demande à la dame :

Madame, avez-vous des petits-enfants ?

Non, Madame.

Tant mieux, car ils seraient bien malheureux d’avoir une grand-mère si peu tolérante !

Et au garçon de table :

Vous, Monsieur, êtes-vous marié ?

Pas encore, Madame !

Si cela vous arrive, je vous souhaite d’avoir beaucoup de petits chiens !

Vlan ! Et elle sort avec les enfants, tandis qu’Yves règle l’addition. Le garçon, contrit, le prie de l’excuser et avoue humblement tirer leçon de l’incident.

 

Madame Thibodeau


Notre travail de représentantes pour la Librairie oblate nous amenait, ma sœur Madeleine et moi, à visiter aussi les communautés religieuses de la Nouvelle-Angleterre.

Grâce à une amie qui la connaissait, une dame Thibodeau de Boston nous offrit généreusement de loger chez elle.

Elle était originaire de Tracadie et veuve de Victor, un riche homme d’affaire. Elle avait conservé le parler coloré des Acadiens.

Les p’tites filles, y a pas de gêne. Ma maison est grande sans bon sens et vous serions comme chez vous

En effet sa maison était vaste et elle était entourée d’un grand jardin abondamment fleuri.

Nous fûmes accueillies par Madame Thibodeau à bras ouverts et avec moult démonstrations d’enthousiasme. Sa fille unique June, aussi exubérante que sa mère, vivait sous le même toit avec sa famille.

 

Lovely baby

 

Le temps de ranger nos affaires et on nous convie à souper. Le mari de June est là dans toute sa stature d’athlète, charmant, mais silencieux. Leur bébé, assis dans une chaise haute, me fige. Il est trisomique et hydrocéphale. Que dire? J’observe et j’écoute. June est émouvante de tendresse envers son bébé. Durant le repas elle nous apprend comment cet enfant fut désiré, et à quel prix. Infertile, le couple a eu recours à l’insémination artificielle, chose que j’ignorais à l’époque.

Le doctor, nous expliqua-t-elle, a pris la jarme de mon mari et l’a mise dans mon ventre. J’ai pu comme ça avoir my lovely baby. Un miracle!

Sa mère un peu puritaine sursaute :

Voyons June, c’est pas des choses à raconter à des p’tites filles.


J’avais vingt ans et Mado vingt-deux…

 

L'anniversaire de Victor

 

Le lendemain, madame Thibodeau nous annonce que c’est l’anniversaire de son mari et qu’elle aimerait aller sur la tombe de son défunt Victor qui est mort. Nous lui offrons de l’y conduire.

Chemin faisant, madame demande d’arrêter devant la boutique d’un fleuriste :

Stop here! Je veux acheter des peonies pour mon défunt Victor.

Elle revient à la voiture les bras chargés. Madeleine de peut s’empêcher de lui demander :

Pourquoi n’ avez-vous pas pris les pivoines de votre jardin? Il y en a en abondance…

Oui c’est vrai, mais ce gars-là, il a un business et il faut l’encourager.

Près de la tombe de son Victor, notre amie laisse aller ses larmes. Soudain elle s’arrête, porte la main à son cou et s’écrie :

My jewelleries! J’avions oublié my jewelleries !

Ce n’est pas grave…

Oui, c’est lui qui me les a données.

Elle se sentait fautive en ce jour particulier d’avoir omis cette délicatesse envers son Victor.

 

Retour d'un cousin prêtre

 

Le soir nous réservait une rencontre avec la famille élargie des Thibodeau. Notre hôte tenait à ce nous allions avec eux à l’aéroport afin d’accueillir le cousin prêtre qui revenait de Rome. Ce séjour dans la ville éternelle augmentait le haut prestige dont il jouissait déjà dans la famille.

Je m’attendais à voir arriver un religieux en soutane comme c’était encore l’usage au Québec. Ce fut, à mon grand étonnement, un homme en clergyman, imposant de taille, dégageant un certain charisme qui s’avança.

Impressionnée, je n’ai su dire plus que « please to meet you Father » tel qu’on me l’avait appris.

Le respect dont il fut l’objet à la fête familiale qui suivit témoignait de l’importance de ce personnage dans la famille. Mais tout le clinquant déployé avec ballons et crécelles profanait à mes yeux le sens profond de la rencontre.

 

La plage

 

Le lendemain, dimanche après la messe, June nous propose d’aller avec elle nous reposer à la plage. Elle nous amène dans ce qu’il nous semble être une foire avec manège, grande-roue, tamponneuses et tout le cirque.

Où est la plage?

There! me désignant la mer cachée par tout ce bazar.

Nouveau concept d’une plage où on trouve le repos!

 

Épilogue

 

Je reverrai madame Thibodeau deux ans plus tard alors que j’étais nouvellement mariée. De passage au Saguenay, elle fit chez nous une courte visite pour connaître mon mari et voir si j’avais mon rug rouge. (Je lui aurais dit, parait-il, que j’aimerais avoir un tapis rouge dans ma chambre.)

Chose plus sérieuse, elle m’apprit que le lovely baby était mort depuis un an et que June et son époux travaillaient for have another miracle.

Cette chère dame Thibodeau est allée depuis longtemps rejoindre son défunt Victor. A-t-elle pensé pour la circonstance porter les précieuses jewelleries qu’il lui avait offertes ?

 

18:09 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : logis